AEDH

L’Edito du Président de l’AEDH – La Libye est un pays sûr… pour les trafiquants d’hommes !

This post is also available in: enEnglish (Anglais)

Un reportage de la chaîne CNN révélant l’existence de marchés aux esclaves en Libye a provoqué un légitime émoi. Certains ont même qualifié ce fait de crime contre l’humanité.

Nous, AEDH, partageons cet émoi et apprécions hautement que l’on fasse ainsi connaître l’horreur de ces exactions criminelles. Mais cette situation existe depuis des mois et des années. Et c’est un étonnement de constater que la condamnation de ces crimes est si tardive.

C’est depuis des mois et des années, que les associations de défense des droits dénoncent ce qui se passe en Libye. C’est depuis des mois et des années que les organisations humanitaires tentent de porter secours aux victimes. C’est depuis des mois et des années que toutes ces militantes et tous ces militants sont soumis à des contrôles, à des vexations, voire à des agressions. C’est depuis des mois, que les bandes criminelles se moquent ouvertement des sanctions qui pourraient leur être appliquées et savent qu’ils peuvent compter sur l’inaction des pays d’Europe, des Etats-Unis et de tout pays de destination des migrants.

Pourquoi cette inaction ? Comme avec la fameuse et désastreuse dite « Déclaration UE-Turquie », il s’agit de demander à un Etat tiers de l’UE de conserver les migrants sur son territoire en échange d’une part, d’une large compensation financière, et de l’autre d’une sorte de réserve sur les questions que les dirigeants de ces pays considèrent comme « intérieures ». La caractérisation opportune de ces pays, par l’UE et des états membres, comme étant des « pays sûrs » donne alors une sorte d’aura de légitimité à traiter avec des assassins, des violeurs, des tortureurs, des racketteurs, des escrocs, du moment qu’ils font tout pour garder les migrants et éviter qu’ils abordent les frontières de l’Union.

L’emballement médiatique qui a suivi le reportage de CNN laisse un goût amer. Voilà un sujet qui provoque les protestations de tout un ensemble de personnalités connues. Nous apprécions ce renfort. Mais ne l’ont-ils et elles pas fait depuis des mois et des années ? En 2016, un remarquable photographe a rendu compte de l’horreur. Il s’appelle Narciso Contrera et a obtenu le prix de la fondation Carmignac. Mais à l’époque ce n’était pas la mode libyenne…

Et quand nous avons montré que l’établissement de listes de pays « sûrs » était un encouragement cynique à la négation des droits de personnes humaines qui cherchent ailleurs que dans leur pays d’origine la possibilité de survivre et de tenter de se reconstruire, nous n’avons guère eu d’écho…

Pourquoi une intervention des gouvernements des Etats membres sur la sauvagerie qui règne en Libye arrive seulement maintenant ? Le tardif tapage médiatique a eu raison des hésitations et le réalisme imposait de prendre en compte les protestations. Nous apprécions que certains gouvernements aient pris la responsabilité de la dénonciation. Mais on peut douter des formes que prendra l’action.

Ce qui en revanche est absolument sûr, c’est le sort des migrantes et des migrants qui auront été arrachés aux mains de leurs bourreaux. Elles et ils seront renvoyés dans leur pays d’origine. Ils ne seront plus massacrés ou torturés. Juste renvoyés dans leur pays après souvent des mois d’errance ou de voyage pour retrouver sur place la situation dramatique qu’elles et ils voulaient fuir. Et inévitablement, un jour ou l’autre elles et ils reprendront la route, une autre, qui se sera ouverte, comme à chaque fois, pour tenter de trouver un pays d’accueil digne pour les êtres humains. Pourquoi pas les pays de l’UE ? Il suffirait de changer de politique des migrations pour en très grande partie priver les mafias de raison d’exister. Toute autre politique est irréaliste et irrationnelle. Mais de cela, le conseil des chefs d’Etat et de gouvernement, ne veut pas en entendre parler. Autrement dit, la Libye en tant que pays sûr a de l’avenir dans le traitement inhumain des migrants et des réfugiés. L’AEDH est scandalisée du double jeu qui consiste à s’indigner du sort que subissent les migrants en Libye tout en continuant à négocier l’établissement de listes de pays sûrs. Il faut en finir avec cette hypocrisie qui est à base de la négation des droits. 

webmin