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Travailleurs ubérisés : un dangereux nivellement par le bas

L’importance prise par les différents outils du numérique dans nos modes de vie contemporains a profondément bouleversé les tissus productifs de nos sociétés. Parmi les changements économiques notables l’ubérisation des modes de production est l’une des évolutions qui permet de caractériser au mieux l’époque dans laquelle nous vivons et nous interroge de ce fait sur les conséquences d’un tel changement de modèle de production sur les travailleurs.

Du nom de l’entreprise Uber, l’ubérisation désigne le processus par lequel un certain nombre de plateformes numériques en sont venues à occuper une place croissante dans nos économies en proposant un schéma de production nouveau, rendu possible par la généralisation de l’internet mobile, des smartphones et de la géolocalisation. En s’appuyant sur ces nouvelles technologies de l’information et de la communication ces plateformes numériques ont ainsi proposé un service visant à mettre en contact, de manière quasi instantanée, professionnels et clients.

Parce qu’elle propose un nouveau type de service, qui plus est simple d’usage car accessible depuis son smartphone, l’ubérisation a rapidement été érigée en symbole de l’économie collaborative émergente et comme l’incarnation même de la modernité. Alors bien sûr quand les chauffeurs de taxi, les premiers, ont commencé à protester contre la concurrence déloyale faite par les VTC nouvelle génération, nombreux sont ceux qui les ont rangés du côté des réfractaires hostiles par principe au changement et surtout soucieux de préserver leurs privilèges. Mais ces premières mobilisations ont eu le mérite de mettre le doigt sur ce qui se cachait derrière le storytelling à succès d’Uber et consorts : de profonds reculs sociaux.

L’ubérisation s’est en effet construite autour d’une idée centrale : celle de la nécessité d’entrer dans une ère post-salariale. Si une telle perspective pourrait apparaître comme traduisant une volonté de permettre à tout individu de s’émanciper de la relation de subordination imposée au salarié à travers le contrat de travail et donc comme une manière d’offrir plus de liberté au travailleur, ce n’est pas cette vision philanthropique qui dans les faits l’a emporté. En réalité l’ère du post-salariat est pensée par les différentes plateformes numériques comme un moyen de contourner l’ensemble des législations nationales régissant l’organisation du travail.

En effet les systèmes de protections sociales qui ont vu le jour au XXème siècle se sont établis à partir du postulat que le fait de travailler devait donner le droit d’être protégé face à un certain nombre de risques de la vie. Sont ainsi garantis aux travailleurs salariés, selon les pays européens, un salaire horaire minimum, un temps de travail hebdomadaire maximum, des congés payés, des droits syndicaux, une possibilité de faire valoir ses droits de travailleur devant des tribunaux, une retraite, une assurance en cas de maladie ou encore de chômage… Mais ces droits ont un coût pour l’employeur, coût qui apparaît dans les cotisations salariales et patronales. Ainsi en ayant recours pour le fonctionnement de leurs plateformes numériques non pas à des salariés mais à des travailleurs indépendants, les plateformes numériques vectrices de l’ubérisation ont trouvé un moyen de s’affranchir de ces cotisations et ainsi d’accroître leur marge, tout en obtenant un avantage concurrentiel sur les entreprises préalablement établies dans le secteur, le tout aux dépends des droits des salariés ubérisés… Et comme bien souvent le recul des droits s’est immédiatement traduit par un recul effectif des conditions de travail.

L’absence de contrat de travail régissant la relation entre les travailleurs ubérisés et les plateformes numériques permet à celles-ci de pouvoir à tout moment changer les grilles de tarification. Ainsi la paye des travailleurs est régulièrement revue à la baisse sans que ceux-ci n’aient leur mot à dire. En France le service de livraison Deliveroo vient de supprimer le minimum tarifaire de la course (anciennement situé à 4,70€) pour ne plus prendre en considération que les critères de durée et de distance de la course effectuée. Ce nouveau mode de calcul des tarifs de livraison devrait entraîner une baisse de la rémunération des livreurs de 30 à 50%. Cette décision a été dénoncée par les Collectifs des livreurs autonomes qui ont lancé une grève perlée pour protester. En plus de l’insécurité sur les revenus futurs engendrée par la toute-puissance de la plateforme dans le choix des tarifs, ce sont également les montants de ces tarifs qui doivent faire grincer des dents : certaines courses sont désormais rémunérées à moins de 3€ pour le livreur… C’est ainsi le droit à un revenu minimum horaire garanti par la loi qui est contourné d’autant plus qu’il faut déduire de ces revenus le montant des cotisations sociales payés par les travailleurs indépendants et le coût du matériel nécessaire à la livraison qui est également à la charge du livreur.

En plus de ce recul notable le mode de tarification des courses est également extrêmement dangereux pour les livreurs. Rémunérés à la course ceux-ci sont incités à l’effectuer le plus rapidement possible pour pouvoir vite enchaîner la suivante et ainsi obtenir une paye plus importante pour un temps de travail identique. La prise de risque qu’engendre l’incitation à la recherche d’efficacité se traduit par un nombre important de drames : en un an au Pays-Bas on dénombre 116 livreurs accidentés sur l’année écoulée dont plus de la moitié sont gravement blessés… Voilà où mène la destruction des droits sociaux provoqués par l’ubérisation.

Par ailleurs les plateformes numériques s’arrogent la possibilité d’écarter certains travailleurs. C’est le cas d’Uber qui congédie les chauffeurs qui ne réalisent pas suffisamment de courses ou bien ceux qui ont une note jugée trop basse. Cette mise au ban de certains travailleurs a tout d’une procédure de licenciement de ceux qui sont jugés comme étant les moins productifs. Par ailleurs certains travailleurs apprennent du jour au lendemain la fermeture de la plateforme numérique pour laquelle ils travaillaient. Deliveroo vient par exemple d’annoncer, une semaine à l’avance, que l’entreprise se retirerait le 16 août du marché allemand forçant ses 1 100 livreurs à trouver d’urgence un nouveau gagne-pain. Ceux-ci n’étant pas salariés ils ne disposent pas de possibilité de recours ni même d’indemnité chômage lorsque leur collaboration avec la plateforme prend fin. Ici encore est illustré la précarité du travail ubérisé.

Alors dans ce contexte comment garantir à ces nouveaux travailleurs les droits acquis par le mouvement social et les négociations collectives au cours des XIXe et XXe siècles ?  Rien ne serait plus faux que de prétendre que face à cette politique de moins-disant social les travailleurs ne luttent pas. En réalité les combats sont menés dans plusieurs directions qui convergent vers un rapprochement du statut du travailleur ubérisé sur celui d’un salarié lambda. Ces mobilisations ont permis quelques grandes victoires.

En France, le 28 novembre 2018 la Cour de cassation a requalifié en salarié l’un des « auto-entrepreneurs » de la plateforme Take Eat Easy en rappelant que l’existence d’une relation de travail ne dépendait « ni de la volonté exprimée par les parties, ni de la dénomination qu’elles ont donnée à leur convention mais des conditions de fait dans lesquelles est exercée l’activité des travailleurs ». Or l’existence d’un lien de subordination entre le travailleur et la plateforme se trouvant caractérisé par l’existence d’un pouvoir de contrôle de la plateforme sur l’activité du travailleur, la relation décrite était en réalité une relation salariale. Depuis d’autres travailleurs de cette plateforme ont pu être requalifiés en salariés en France. Il en va de même en Espagne où un premier livreur de la plateforme Deliveroo a vu, en novembre 2018, de son contrat requalifié en contrat de salarié, s’en sont suivies d’autres requalifications dont la dernière fin juillet concerne 529 travailleurs. Si ces requalifications arrivent souvent bien tard elles conservent un intérêt financier pour les travailleurs : en Espagne Deliveroo a été sommé de rembourser aux travailleurs les cotisations qu’ils avaient payées de leur poche entre 2015 et 2017. Ces premières requalifications en appellent d’autres qui à leur tour permettront à chaque travailleur ubérisé d’avoir un accès plein et entier à ses droits.

Il serait tentant de penser que cette lutte pour la requalification des travailleurs ubérisés n’est qu’une énième lutte sectorielle pour les intérêts des travailleurs d’un secteur en particulier, cependant derrière l’ubérisation se cache un modèle économique vorace qui ne demande qu’à remporter ses premières victoires pour s’étendre et faire régresser les droits des salariés dans tous les domaines. Défendre les droits des travailleurs ubérisés aujourd’hui, c’est défendre les droits de tous pour demain !

Image : Sam Saunders

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