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Pourquoi on ne peut pas parler de crise migratoire ?

« Crise migratoire ». Malgré les nombreuses critiques des ONG le terme a fait florès. Admis dans le langage courant, répété à l’envi sur les plateaux télévisés, point de passage obligé des discours politiques, l’expression a même eu droit à sa page Wikipédia qui explique : « La crise migratoire en Europe est l’augmentation, dans les années 2010, du nombre de migrants arrivant dans l’Union européenne via la mer Méditerranée et les Balkans, depuis l’Afrique, le Moyen-Orient et l’Asie du Sud et qui en fait l’une des plus importantes crises migratoires de son histoire contemporaine ». Ainsi présentée la « crise migratoire » apparaît comme une réalité incontestable, décrivant une situation uniforme dont nous ne serions pour l’heure pas encore sortis et qui caractérise l’ensemble de la dernière décennie écoulée. Et pourtant une telle expression est, à bien des égards inappropriée.

 

Une hausse des flux migratoires à rapporter à la situation démographique européenne

 

L’expression « crise migratoire » sous-entend en premier lieu que l’Europe est confrontée à une hausse problématique des flux entrants de migrations. Un détour par des données chiffrées s’avère ici important pour comprendre ce qu’une telle présentation comporte de fallacieux.

Entre 2014 et 2015 le nombre de demandes d’asile à l’échelle européenne a été multiplié par 2 passant de 626 960 à 1 321 600 d’après Eurostat. Ainsi une hausse importante des flux migratoires sur cette période apparaît d’emblée comme indéniable. Cependant le reproche que nous faisons ici à l’expression « crise migratoire » est de présenter cette hausse comme problématique, voire comme insurmontable. En 2015, malgré l’augmentation du nombre de demandeurs d’asile, ceux-ci ne représentent que 0,2% de la population européenne. En d’autres termes au plus fort de ce que d’aucuns appellent la « crise migratoire » il y avait un demandeur d’asile pour 500 européens. À titre de comparaison un pays comme le Liban, peuplé de 4,5 millions d’habitants a accueilli 1,5 million de réfugiés, soit 1 réfugié pour 3 habitants. Les chiffres sont éloquents, il est déplacé de parler de crise migratoire pour faire état de la situation européenne.

Il peut par ailleurs être intéressant de s’attarder également sur la situation démographique européenne. L’accroissement naturel de l’Union européenne est estimé en 2015 à -0,3‰. Le taux de fécondité est lui de 1,58 enfant par femme en moyenne, largement en dessous du seuil de renouvellement de la population. L’Union européenne se trouve ainsi dans une situation de recul démographique : faire croire à l’existence d’une saturation démographique n’a donc aucun sens.

 

Des flux migratoires qui se tarissent

 

Répéter continûment que l’Europe ferait face à une crise migratoire conduit également à oblitérer toute référence temporelle dans l’analyse des flux migratoires. L’expression tend en effet à neutraliser l’évolution, observée au fil des années, du nombre de migrants qui arrivent en Europe. Or dès 2016 le nombre de demandeurs d’asile diminue puisqu’il s’établit à 1 259 955. Si cette diminution peut paraître faible elle est bien plus importante par la suite : en 2017 ce sont 705 705 demandeurs d’asile qui sont recensés et 646 060 en 2018.

Si son catastrophisme rendait l’expression « crise migratoire » inappropriée pour caractériser la période 2014-2016, c’est son décalage total avec la réalité des chiffres et avec la diminution importante des demandes d’asile dénombrées qui doit conduire aujourd’hui à en proscrire l’usage.

 

Des causes prévisibles à l’augmentation des migrations vers l’Europe

 

L’emploi massif de l’expression « crise migratoire » est par ailleurs fondamentalement ethnocentriste. Celle-ci, mettant l’accent sur les conséquences sur les sociétés européennes des migrations, invisibilise de fait les crises véritables qui conduisent les individus sur les routes migratoires. Guerre, misère, faim, dictature, répression à l’égard des minorités, voilà les causes des migrations. Le rappeler n’est pas fortuit, il s’agit d’insister sur le fait que non seulement l’Europe peut accueillir les flux de migrants qui se dirigent vers le Vieux continent mais qu’elle y est légalement obligée.

C’est tout d’abord le cas pour les demandes de réunification familiale émises par les personnes réfugiées qui souhaitent faire venir en Europe leurs familles. Alors que pour être acceptées ces demandes ne sont pas soumises à des conditions de ressources ni de logement – et qu’elles ne peuvent à ce titre être rejetées qu’en cas de menace pour l’ordre public – il est dans les faits extrêmement difficile pour un réfugié de faire valoir son droit, notamment en raison de la difficulté de prouver l’existence de liens familiaux dans des pays où l’état civil est défaillant. Ainsi de nombreux refus sont essuyés alors même que la Cour européenne des droits de l’homme précise dans sa jurisprudence que le doute doit profiter à la personne. Prenant acte de la non-application de la directive 2003/86/CE relative au droit au regroupement familial, la Commission européenne a d’ailleurs rappelé les Etats membres à leurs obligations en la matière dès 2014 en rappelant que la CJUE a confirmé que l’article 4, paragraphe 1, « impose aux Etats membres des obligations positives précises, auxquelles correspondent des droits subjectifs clairement définis, puisqu’il leur impose, dans les hypothèses déterminées par la directive, d’autoriser le regroupement familial de certains membres de la famille du regroupant sans pouvoir exercer leur marge d’appréciation ».

Mais c’est également le cas en ce qui concerne les personnes venant chercher asile en Europe. En effet l’article 18 de la charte des droits fondamentaux de l’Union européenne stipule que « Le droit d’asile est garanti dans le respect des règles de la convention de Genève du 28 juillet 1951 ». De manière conforme à l’article 14 de la Déclaration universelle des droits de l’homme l’Union européenne reconnait donc que « Devant la persécution, toute personne a le droit de chercher asile et de bénéficier de l’asile en d’autres pays. ». Celle-ci a de ce fait le devoir d’accueillir les migrants qui viennent y chercher refuge et d’examiner leur demande d’asile.

L’invisibilisation des causes de la migration que sous-tend l’emploi de l’expression « crise migratoire » a également pour conséquence malheureuse de faire oublier que la situation aurait pu être anticipée, comme le rappelle justement Emmanuel Blanchard et Claire Rodier: « La situation de l’été 2015 était tout sauf inattendue : des millions de réfugiés, Syriens notamment, vivaient dans des camps où le HCR, faute de financement des pays contributeurs, notamment européens, ne pouvait même plus leur garantir le minimum alimentaire ; les guerres en Syrie duraient depuis plus de quatre années, sans espoir de stabilisation à court terme ; la Corne de l’Afrique était en proie à des durcissements autoritaires (Éthiopie) voire dictatoriaux (Érythrée), ou était durablement marquée par des effondrements étatiques (Somalie) ; le Sahel et l’Afrique de l’Ouest étaient déstabilisés par le chaos libyen, les affrontements entre groupes armés et les interventions militaires occidentales ; l’Irak et l’Afghanistan étaient moins que jamais “pacifiés”. Depuis plusieurs années, les services de renseignement, notamment celui de Frontex, prévenaient que ces déstabilisations politiques, dont certaines générées par les intérêts et interventions d’États européens, pousseraient à l’exil un nombre croissant d’hommes et de femmes. De son côté, dès le mois d’octobre 2012, le HCR, constatant que la plupart des réfugiés fuyant la Syrie (345 000 à l’époque) étaient accueillis dans les pays limitrophes (Irak, Jordanie, Liban et Turquie), exhortait déjà les pays de l’UE à “assurer l’accès [à leur] territoire et aux procédures de demande d’asile”, et à “offrir un soutien mutuel entre les États membres”. Cet appel est resté vain. »

 

            Les migrations sont nécessaires pour le Vieux continent

 

Parler de crise, c’est mettre l’accent sur le caractère nuisible de l’arrivée de migrants sur le territoire européen. Une telle vision des migrations reprend les réflexions éculées sur l’immigré qui viendrait prendre les emplois et le pain des locaux. Le repli identitaire raciste qui accompagne cette première idée reçue conduit également à assimiler l’étranger à une menace pour la civilisation européenne. En réalité un rapport du CESE daté de décembre 2018 a d’ores et déjà démontré l’intérêt que pouvait avoir l’accueil des personnes migrantes au sein de l’Union européenne.

Ce rapport souligne l’influence positive de l’immigration sur la croissance de la population et de la main-d’œuvre qui, dans un contexte de croissance naturelle négative, peut contribuer à maintenir à un niveau constant la population totale et la population active. L’immigration permet, toujours selon ce rapport, de pourvoir aux offres d’emploi en comblant certains déficits de compétence. Ainsi la croissance et les services à la population peuvent être maintenus dans un contexte de vieillissement global où les jeunes ne sont plus suffisamment nombreux. En ce sens, les migrations ne sont pas seulement positives pour l’Union européenne mais bel et bien nécessaires !

En réalité ce qui est coûteux pour l’Union européenne indique ce rapport c’est la non-immigration qui conduit, entre autres, au dépeuplement de certaines zones et à un effondrement des systèmes de retraite. Par ailleurs une telle politique conduit à un développement exponentiel du racisme et de la xénophobie comme l’a démontré un rapport de l’European Union Agency for Fundamental Rights (FRA).

Enfin il convient d’insister sur le fait que l’immigration seule n’aurait pas d’effet bénéfique pour les pays européens : celle-ci doit être accompagnée d’une politique volontariste d’aide à l’intégration. Or c’est là que le bât blesse…

 

            Une crise… de l’accueil

 

Deux semaines. C’est le temps que le Sea-Watch 3 a passé à tourner en rond en mer dans l’espoir d’être finalement autorisé à débarquer son équipage et ses 40 naufragés dans un port européen. Face aux refus et aux silences complices des différents gouvernements, Carola Rackete n’eut d’autre choix que d’accoster sur l’île de Lampedusa et ce sans l’accord des autorités italiennes. Son arrestation à sa descente du navire fût applaudie par l’extrême droite européenne et par Matteo Salvini, le ministre de l’intérieur italien.

Alors dans ce contexte comment ne pas parler de crise ? Si l’Europe se refuse à ouvrir ses ports de peur de se retrouver envahie par 40 personnes venues demander l’asile, comment rendre compte de l’état de délitement du socle de valeurs sur lequel celle-ci était censée s’être bâtie ?

En effet si le terme « crise migratoire » s’est facilement imposé dans le débat public c’est parce que les migrations ont bien plongé l’Union européenne dans une situation de crise. Pas par l’importance des flux d’arrivées, mais parce que celle-ci a été incapable de proposer une solution collective d’accueil aux personnes qui arrivaient alors sur son territoire. Déléguant la gestion des flux migratoires à la Lybie, la Turquie ou encore l’Égypte, l’Europe, pour faire diminuer, avec succès, les chiffres de migrants arrivant sur son sol, a manqué à son devoir d’accueillir ceux qui venaient y chercher l’asile en les délaissant dans des camps dont tous les rapports dénoncent les conditions effroyables.

Comme l’a démontré la FRA, en fermant ses ports et en criminalisant ceux qui viennent aux secours des migrants qui tentent de traverser la Méditerranée, l’Europe est complice de la mort d’au moins 11 449 personnes (chiffre de l’Organisation internationale pour les migrations probablement sous-estimé car ne comptant que les décès qui ont pu être répertoriés…).

Mais si les drames comme celui qui a eu lieu le 25 juillet au large de la Lybie se multiplient ce n’est pas en raison d’une supposée crise migratoire mais d’une crise de l’accueil des migrations. Ce qui est en cause c’est un renoncement aux droits humains fondamentaux comme le droit d’asile. L’Union européenne doit retrouver ses repères avant que de nouvelles vies ne soient brisées.

 

Image : Freedom House/Flickr

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