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L’Union fait la force : la Bulgarie au commencement de la présidence tournante de l’UE

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Le Conseil de l’UE a commencé la nouvelle année 2018 avec la Bulgarie à sa présidence.

Pour la première fois depuis l’adhésion du pays à l’Union européenne, en 2007, toutes les institutions bulgares, le Président, la coalition au pouvoir et l’opposition ont réussi à se réunir autour des priorités de son bref mandat de six mois. La Bulgarie a succédé à l’Estonie, un pays qui a su rapidement aiguiller les intérêts vers 4 priorités[1]: une économie européenne ouverte et innovante, une Europe sûre et sécurisée, l’Europe numérique et la libre circulation des données, et une Europe inclusive et durable. Entre-temps, alors que la Bulgarie rejoint la Troïka, le gouvernement vient tout juste d’entrer en fonction et de redresser le Palais National de la Culture pour accueillir la présidence. Cependant, les priorités bulgares ressemblent plus à une liste de courses[2] et ne parviennent pas à préciser l’intention derrière les titres: l’avenir de l’Europe et des jeunes, les Balkans occidentaux, la sécurité et la stabilité, et l’économie numérique.

Alors que les dignitaires de l’UE, les eurodéputés et les dirigeants de toutes les institutions nationales ont solennellement inauguré l’événement d’ouverture le 11 janvier dernier, neuf manifestations ont mobilisé des dizaines de milliers de personnes dans les rues froides de Sofia et des autres villes bulgares. Cette fois-ci, c’est la décision du gouvernement sur la déréglementation partielle d’une grande partie d’un site environnemental du patrimoine mondial, Pirin Mountain, prise le 28 décembre, en violation des réglementations nationales et européennes, qui a déclenché la fureur publique. La décision a été publiée le 29 décembre, un vendredi en fin de journée et dernier jour ouvrable de l’année, quand personne ne pouvait protester.

Comme en 2013, les manifestations dénonçant les liens entre politique et économie souterraine envahissent les rues.

Les citoyens de trois districts du nord-ouest du pays, la région la plus pauvre de l’UE, ont signé une pétition demandant une séparation de la Bulgarie pour être rattachées à la Roumanie voisine. Il n’y a pas de sentiments séparatistes, juste une tentative désespérée pour attirer l’attention de la communauté internationale sur le fait que le gouvernement n’a aucun plan pour le développement et la réduction de la pauvreté dans cette région la plus pauvre de l’UE. Chaque année, ce sont quelques 10.000 personnes qui quittent cette partie du pays pour l’Europe de l’Ouest, abandonnant généralement derrière elles des familles et même de jeunes enfants. Plus de 46% des jeunes n’étudient ni ne travaillent. De l’autre côté du Danube, la Roumanie a réussi à réorganiser le système de santé publique, a fait des progrès significatifs dans l’enseignement supérieur et a permis la croissance économique, atteignant un PIB par habitant de 30% supérieur à celui de la Bulgarie. Beaucoup de choses doivent passer de l’économie informelle à l’économie formelle.

En Bulgarie, le pouvoir politique et économique est extrêmement centralisé et se concentre sur de grands projets d’infrastructure, attribués à un nombre limité d’entreprises bénéficiaires et généralement associées à la corruption. Ainsi, les fonds de cohésion de l’UE deviennent une partie du problème, plutôt qu’une solution. Contrairement à la Roumanie, où des centaines de politiciens sont contrôlés et purgent des peines de prison pour corruption, en Bulgarie, de tels actes sont publiquement connus de tous les citoyens, mais ne font l’objet d’aucune enquête.

Preuves de la situation de délabrement de l’état de droit, deux cas de meurtre commis début janvier. Dans l’un, un criminel condamné il y a 8 ans est resté en liberté jusqu’à ce qu’il tue 5 personnes et se suicide par la suite. Le deuxième est l’assassinat, en plein jour, d’un homme d’affaires de Sofia finalement identifié comme le chef de district d’un groupe du crime organisé des années 1990 et, plus récemment, comme propriétaire de 100 entreprises bénéficiaires majoritaires des marchés publics dudit district. Il a également été un donateur et un proche du parti au pouvoir GERB.

Les défis dans le pays sont énormes et peu de choses suggèrent qu’ils sont correctement envisagés. Le débat public et la consultation ne figurent pas parmi les priorités du Président, du Parlement et du gouvernement, quel que soit le parti au pouvoir. Un seul site internet a été lancé concernant les politiques publiques[3], et après 10 ans d’existence, la poignée de commentaires sur les milliers de documents témoigne que le but n’est pas atteint. Les décisions sont généralement prises par une seule personne, et lorsqu’une coalition est nécessaire, par les dirigeants des entités en question.

La liberté des médias, les libertés ainsi qu’un système de justice indépendant et efficace sont à la base d’une démocratie dynamique. Il y a dix ans, l’Indice de la Liberté de la Presse plaçait la Bulgarie en 34ème position. Aujourd’hui, 11 ans après son entrée dans l’UE, elle n’est plus qu’en 109ème position. On estime que 80% de la distribution et de la propriété des médias serait entre les mains d’une seule et unique personne. Les dizaines de milliers de personnes défilant dans les rues deviennent dans les médias publics quelques douzaines. Les questions critiques posées au Premier Ministre lors de son audition au Parlement européen n’ont pas du tout été rapportées. Le système judiciaire est sous monitoring depuis 11 ans or pratiquement aucun progrès n’a été réalisé depuis lors et les rapports du Conseil de l’Europe et de l’UE sont rarement traduits en bulgare et mentionnés par les médias. L’analyse de Reporters Sans Frontières réalisée en 2017 indique que: « L’allocation du financement de l’UE à certains médias est menée avec un manque total de transparence, ce qui a pour effet de corrompre les rédacteurs en leur permettant de rendre compte au gouvernement de leurs reportages politiques.»[4]

Les libertés civiles sont certes garanties mais cela importe peu puisque le manque de perspectives fait que peu d’initiatives citoyennes voient le jour. Sans éducation civique formelle et informelle, la culture politique a souffert. L’Indice Economist Intelligence de 2016 montre une Bulgarie qui se situe dans la partie inférieure du classement.[5]

La population bulgare vieillit rapidement, avec un taux de mortalité des plus élevés et un taux de natalité au plus bas dans l’UE. 40% des familles sans enfant sont menacées de pauvreté. Les fonctionnaires de toutes catégories ont des difficultés à joindre les deux bouts : les entreprises de services publics se voient attribuer des positions exclusives sur le marché et facturent à des taux inventés, avec des prix plus élevés que dans la plupart des pays de l’UE. Dans une certaine mesure, la petite corruption se nourrit de la pauvreté des fonctionnaires.

Les priorités nationales de développement se limitent aux autoroutes financées par l’UE et uniquement à celles pouvant être construites par quelques entreprises spécifiques. La pauvreté et l’extrême pauvreté, le dépeuplement des grandes régions du pays, les problèmes considérables des systèmes de santé et d’éducation, la marginalisation de la population rom sont autant de symptômes d’une mauvaise gestion mais aucun parti politique ou mouvement n’est capable à l’heure actuelle de gagner le cœur et les esprits avec des plans de développement bien structurés.

La réponse hystérique suite à l’approbation de la Convention d’Istanbul par le gouvernement est symptomatique de l’état de la société. Les Patriotes Unis, partenaire d’extrême droite de la coalition du GERB, ont réussi à retourner le débat contre la Convention, suscitant la crainte de l’’introduction de cours d’éducation sexuelle allant à l’encontre de la culture et des traditions nationales. Finalement, après deux semaines de ce non-sens, les droits LGBT et le mariage homosexuel sont déjà perçus par une vaste majorité des personnes les moins éduquées comme la principale menace au bien-être de la population. Presqu’aucune voix ne parle de la personnalité xénophobe du vice-Premier Ministre, raison pour laquelle la détérioration des relations entre le public et les demandeurs d’asile est diffusée dans les médias publics.

Les discours de haine dominent la rhétorique des nationalistes lorsque les pays voisins sont cités, et pourtant, ce sont les seuls politiciens à parler de la région. Trois décennies d’alignement avec Washington, Bruxelles et Moscou ont fait que peu d’attention ait été consacrée aux personnes et aux États se trouvant à une heure ou deux de route de Sofia. Dans ce contexte, l’accent mis sur le dialogue entre l’UE et les Balkans occidentaux est un grand pas en avant, qui doit être suivi d’une éducation politique massive – dans le pays et dans la région – aussi confus l’un que l’autre sur la voie à suivre.

Le BREXIT, les élections nationales dans plusieurs États membres de l’UE, les décisions clés sur les élections européennes de mai 2019, le règlement sur la protection des données et Dublin + sont les véritables défis de notre communauté et chacun espère que la Bulgarie soit à la hauteur.

Le succès de l’un des membres est le succès de tous. « L’Union fait la force » pourrait être un slogan superficiel ou une motivation pour relever l’ensemble de ces défis avec une approche basée sur les droits. Comme le dit Jaan Rannap, un écrivain estonien pour enfants, plus grand est le problème, plus proche est la solution. Et c’est cet espoir qui existe en Bulgarie ainsi que dans un certain nombre de pays d’Europe du Sud-Est.

[1] https://www.eu2017.ee/sites/default/files/2017-06/EU2017EE%20Programme_0.pdf

[2] https://eu2018bg.bg/fr/priorities

[3] http://www.strategy.bg

[4] https://rsf.org/en/bulgaria

[5] http://www.eiu.com/Handlers/WhitepaperHandler.ashx?fi=Democracy-Index-2016.pdf&mode=wp&campaignid=DemocracyIndex2016

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