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L’Union européenne serait-elle parvenue à la « maîtrise des flux migratoires »?

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22 février 2018 – Selon les premières publications statistiques de l’année, l’année 2017 aurait enregistré une diminution de 60% des franchissements irréguliers des frontières extérieures de l’UE (FRONTEX) et 43% de demandes d’asile en moins  (EASO). Nul doute que les institutions européennes ne manqueront pas de considérer ces résultats comme un succès de la politique européenne de contrôle de l’immigration … du moins si on la réduit à une question numérique.

La baisse du nombre de demandeurs d’asile

Le 1er février 2018, le Bureau européen d’appui en matière d’asile (EASO) a publié les tendances et statistiques provisoires concernant les demandes d’asile dans l’UE en 2017. Eurostat n’ayant pas encore publié les statistiques officielles, il faudra attendre un peu avant de dresser un bilan définitif, notamment sur les décisions d’octroi du statut (conventionnel ou subsidiaire) dans les différents États membre.

Pour l’heure, on sait déjà que, en 2017, les États membres ont enregistré 706.913 demandes de protection internationale. Cela représente 43% de moins qu’en 2016 et nous ramène donc légèrement au-dessus du seuil de 2014 (660 000), dernière année d’avant la « crise ».

Dès la publication de ces résultats, la Commission européenne s’est empressée de se féliciter. Le Commissaire Avramopoulos a ainsi déclaré que l’UE, tout en étant un continent de solidarité, d’ouverture et de tolérance, devait continuer sa politique en matière de gestion des migrations[1], dont les fruits se traduisaient par ces derniers chiffres.

Les demandes de protection sont restées stables tout au long de l’année, le nombre mensuel de demandes variant de 49 042 en décembre à 66 443 en mars. La tendance saisonnière avec un plus grand nombre de demandes au cours de l’été, a été moins visible cette année comparée aux trois années précédentes. Cette apparente stabilité au niveau de l’UE cache toutefois de fortes disparités au niveau des pays.

· Quels sont les pays d’accueil des demandeurs d’asile ?

Même si la plupart des données officielles relatives aux États membres ne sont pas encore disponibles, on sait déjà que, en 2017, Malte a enregistré 1 619 demandes, la Hongrie 3 397[2], la Bulgarie[3] 3 700, la Serbie 6 199[4] et la France 100 412[5].

Par ailleurs, sur le site statistique d’Eurostat[6], il apparaît que, en dépit d’une très forte décroissance (-69 %), c’est toujours l’Allemagne qui figure en tête des pays européens avec  222 560 demandes, suivie de l’Italie (128 825).

Ces données brutes devront être plus finement analysées pour que l’on puisse en tirer des conclusions de tendance, d’autant qu’il faut rappeler que, fin 2016, 601 900 dossiers (soit plus d’un sur deux) étaient encore en instance d’examen par les autorités nationales ; ce qui ne manquera pas de se refléter dans les chiffres définitifs d’octroi de la protection.

· D’où viennent les personnes en recherche de protection internationale dans l’UE ?

Selon EASO, l’origine des demandeurs de protection internationale est comparable à celle des années passées. On retrouve ainsi en première position, et pour la cinquième année consécutive, les Syriens avec plus de 98 000 dossiers, suivis par les Irakiens, les Afghans et les Nigérians qui représentent plus de 40.000 dossiers chacun. En 2017, un demandeur sur trois venait d’un de ces quatre pays.

Les dix premiers pays d’origine comprenaient également le Pakistan, l’Érythrée, l’Albanie, le Bangladesh, la Guinée et l’Iran. Parmi eux, seuls les citoyens bangladais et guinéens ont déposé plus de demandes qu’en 2016. D’autres augmentations notables ont été enregistrées pour le Venezuela (+158%), la Turquie (+45%), la Géorgie (+35 %) et la Côte d’Ivoire (+ 24%).

· Combien de demandes d’asile ayant abouti à la délivrance d’un statut protecteur ?

Dans l’ensemble des pays de l’UE, 40% des décisions en première instance ont été positives. C’est un recul par rapport à 2016 où le taux de reconnaissance en première instance était de 61% (17% en appel).

En revanche, les tendances de fond ne varie guère puisque la majorité des décisions positives s’est traduite par le statut de réfugié (59%) et une part inférieure a abouti à la protection subsidiaire (41%) ; à peu de chose près, comme en 2016 (respectivement 55% et 37%[7]).

De la même façon, le taux de reconnaissance pour les Syriens est toujours le plus élevé de toutes les citoyennetés puisqu’il s’élève à 94%.

Beaucoup moins de passages aux frontières extérieures de l’UE, moins de migrants en séjour irrégulier, moins de retours des migrants : le rapport de FRONTEX

De son coté, Frontex a publié, le 20 février, son rapport annuel d’analyse des risques[8].

Là aussi, le ton est au satisfecit, l’Agence a observé « une baisse significative des détections de franchissements illégaux des frontières le long des frontières extérieures de l’UE ». Les 204 719 « détections » enregistrées cette année représentent « une diminution de 60% par rapport aux 511 047 détections de 2016 (et une diminution de 89% par rapport aux 1,8 million de détections au plus fort de la crise migratoire en 2015) », nous annonce-t-on dès les premières pages du rapport.

Comme le résume la carte ci-dessous, ce recul (bienvenu ?) tient à la baisse d’utilisation des routes de la Méditerranée orientale et centrale, comme à celle des Balkans occidentaux (voir dans cette Newsletter l’article concernant l’accord entre Frontex et l’Albanie). Frontex note également que  « la chute soudaine du nombre de migrants irréguliers arrivant en Italie à la mi-2017 a été le développement le plus notable aux frontières extérieures de l’UE, depuis la mise en œuvre de la déclaration UE-Turquie en mars 2016 ».

L’Agence tempère cependant ses conclusions positives en observant que, en revanche, « la route de la Méditerranée occidentale a enregistré le plus grand nombre de migrants irréguliers depuis que Frontex a systématiquement collecté des données en 2009 », avec notamment une augmentation des ressortissants des pays du Maghreb (Marocains, Algériens et Tunisiens). Cela étant, fidèle au discours performatif habituel à l’Agence[1], après avoir souligné que la « nouvelle Frontex », en tant qu’agence de garde-frontières et de garde-côtes « a été plus active que jamais », son directeur, Fabrice Leggeri, estime nécessaire le renforcement de Frontex, ce « bras opérationnel de l’UE et partenaire des États membres ».

Il faut également signaler que le rapport fait aussi le point sur la présence irrégulière de migrants sur le territoire européen et sur la mise en œuvre des retours de migrants.

S’agissant des « séjours irréguliers », ils seraient passés de 491 918 à 435 786 (soit – 12%).

Dès lors, il n’y aurait pas à s’étonner de ce que le chiffre des décisions de retour soit lui aussi en recul de 8,6% par rapport à 2016 : 279 215 contre 305 463. Cela étant, Frontex juge que ce chiffre – le plus faible enregistré depuis 2011 ! –  est sous-estimé, certains pays (Autriche, France, Pays-Bas) n’ayant pas transmis les informations utiles. Mais on note aussi que certains pays reconnaissent enregistrer plusieurs fois les mêmes personnes, alors que d’autres États ne déclarent pas toutes les décisions prises. Se pose ainsi la question de la fiabilité de ces observations…

Du coup, l’Agence insiste sur l’une des « épines » régulièrement évoquées par la Commission : les difficultés récurrentes de faire suivre les décisions de renvoi par des retours effectifs, en raison des problèmes d’identification des personnes et d’obtention des titres consulaires nécessaires. Avec 151 398 retours effectifs vers les pays tiers (dont 14 000 réalisés avec l’appui de Frontex), le taux de 54% est cependant en croissance si on le compare avec les études antérieures réalisées par la Commission européenne. Mais le rapport ne dit pas si ce « progrès » tient à l’usage des laisser-passer européens.

On peut remarquer que ni EASO, ni Frontex ne donnent d’indications sur le nombre de réinstallations assurées par les États membres alors que, dans la plupart des communications développant les perspectives et moyens mis en place par l’UE pour accueillir des réfugiés, ce mode opératoire est valorisé comme la voie légale et sûre d’accès au territoire…

 

Pour aller plus loin :

EASO : Latest asylum trends – 2017 overview ; 1 .02.2018

À venir : Annual report on the situation of asylum in the EU – Comme chaque année, dans quelques semaines, EASO publiera un rapport sur l’asile dans les différents pays européens, basés, notamment sur les observations de différentes organisations de la société civile.

FRONTEX : Risk analysis for 2018http://frontex.europa.eu/assets/Publications/Risk_Analysis/Risk_Analysis_for_2018.pdf

 


 

 

[1] https://ec.europa.eu/home-affairs/news/number-of-asylum-applications-in-the-eu-down-by-43-percent-in-2017_en

[2] http://www.asylumineurope.org/reports/country/hungary/statistics

[3]http://www.asylumineurope.org/reports/country/bulgaria/statistics

[4]http://www.asylumineurope.org/reports/country/serbia/statistics

[5]http://www.asylumineurope.org/reports/country/france/statistics

[6] Eurostat : demandeurs et primo-demandeurs d’asile, consulté le 24.02.2018 http://ec.europa.eu/eurostat/tgm/table.do?tab=table&init=1&plugin=1&language=fr&pcode=tps00189

[7] Chiffres auxquels Eurostat ajoute le « statut humanitaire », soit 8%.

[8] FRONTEX : Risk analysis for 2018http://frontex.europa.eu/assets/Publications/Risk_Analysis/Risk_Analysis_for_2018.pdf

[1] Voir AEDH : « Le discours performatif de FRONTEX. Ou comment provoquer les risques que l’on prétend prévoir » ; 5 avril 2017 – http://www.aedh.eu/le-discours-performatif-de-frontex-ou-comment-provoquer-les-risques-que-lon-pretend-prevoir/

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