AEDH

Les sectes et le passage à Internet

Le thème des sectes, ou organisations à dérives sectaires, semble avoir perdu en importance dans le débat public au cours des dernières années. Pourtant, le rapport 2016-2017 de la Miviludes semble surtout témoigner d’un risque toujours très présent, qui prend toutefois de nouveaux visages. Des grandes organisations multinationales aux réseaux d’Internet, nous assistons depuis plusieurs années à une mutation des formes que peut prendre le phénomène sectaire.

Le rapport 2016-2017 de la Miviludes[1] pointe ce problème du doigt. En effet, si le président Serge Blisko admet qu’il existe un affaiblissement de certaines grandes organisations comme la Scientologie par exemple, il réfute une diminution du phénomène sectaire, expliquant que le nombre de signalements reçus par ans par la Mission n’a pas sensiblement diminué (Thomasset, 2018).

En effet, s’il est moins visible aujourd’hui, le phénomène n’a pas perdu en importance. Il existe en revanche une dissémination du risque sectaire. A l’opposé des grands mouvements pyramidaux, ce sont de petits groupes qui s’organisent principalement sur Internet (Joffrin, 2018). Selon la Miviludes, « Cette situation est d’autant plus préoccupante que l’information « immédiate » ainsi obtenue grâce au Net est reçue sans le recul nécessaire et sans que les éléments diffusés n’aient été préalablement vérifiés ou actualisés. » (Miviludes). Les théories alternatives florissent en effet sur le Web, notamment dans les domaines du développement personnel ou de la médecine, permettant potentiellement à leurs auteurs d’exercer une emprise importante sur ceux qui les suivent.

De plus, du fait de l’absence de règles juridiques communes et du caractères international de la Toile, l’action des pouvoirs publiques et des associations mobilisées est de plus en plus difficile (Miviludes, L’utilisation massive d’Internet comme vecteur de propagation du message sectaire.). Les modalités de fonctionnement de ce type de microgroupes, en dehors des manifestations extérieures, vient accentuer ces complications en termes d’identification des risques sectaires.

D’ailleurs, et comme cela est expliqué dans le rapport de la Miviludes, « Le facteur Internet joue, par le vecteur des réseaux sociaux, des blogs ou des forums de discussion, un rôle très important : – soit dans la banalisation de thèses apocalyptiques, qui par leur caractère anxiogène peuvent favoriser l’émergence ultérieure de phénomènes d’emprise sur les personnes ; – soit dans la constitution véritable de mini-groupes, qui exposent directement leurs membres à des dérives de nature sectaire ». De plus, certains individus isolés peuvent eux-mêmes profiter de ces outils pour exercer une emprise sur des personnes fragiles ou vulnérables, les poussant parfois à commettre certains actes préjudiciables pour eux-mêmes et leur entourage.

Ces dangers ont été dramatiquement illustrée en février 2011, lorsque la Miviludes a dû traiter avec un individu d’origine québécoise se faisant appeler « Flot ». La personne en question a poussé plusieurs personnes à prendre des dispositions qui laisseraient supposer qu’ils comptaient mettre fin à leurs jours. Leurrés par la promesse d’une « ascension finale », certains d’entre eux ont pris leurs dispositions auprès d’un notaire ou des pompes funèbres par exemple (Miviludes, Rapport interministérielle de vigilance et de lutte contre les dérives sectaires, 2010). Si cela a principalement impacté des citoyens français, il existe d’autres exemples des dangers que peuvent représenter les microgroupes à dérives sectaires en Europe.

Les réseaux sociaux tels que Facebook, Twitter ou Youtube, sont des moyens privilégiés par certaines individus ou groupes afin de convaincre leurs victimes. De plus, il est plus difficile pour les proches de celles-ci de réaliser qu’il existe un danger, dans la mesure où tout se passe derrière l’écran. L’exemple de la mineure espagnole Patricia Aguilar est à cet égard très édifiant. La jeune femme avait été victime d’un « leader spirituel » vivant au Pérou. Steven Manrique, qui se nommait lui-même « Le Prince », attirait ses victimes par ce type de réseaux afin de les exploiter. Patricia Aguilar avait été jusqu’au Pérou afin de le rejoindre. Là-bas, elle est tombée enceinte du gourou qui se présenté comme un envoyé de Dieu. Elle a également souffert de malnutrition, d’abus sexuels et de violences. Heureusement, la jeune fille a été retrouvé avec l’ensemble du groupe (Patricia Aguilar n’était pas la seule victime) un an après sa disparition dans la jungle amazonienne. Steven Manrique a été arrêté et condamné à 20 ans de prison (Edelstam, 2019).

Pourtant, et contrairement aux idées reçues sur les organisations à dérives sectaires, il n’existait aucune grande structure ni plan bien déterminé mis en œuvre afin d’exercer une influence auprès de la jeune fille. Comme l’ont fait remarquer plusieurs observateurs, Steven Manrique écrivait sur internet avec beaucoup d’erreurs d’orthgraphe. Et au cours de son procès, il « a démontré un niveau superficiel de connaissances », et « la source de tout ce qu’il dit est internet » (Fowks, 2018), semblant ainsi pointer vers un individu aux capacités parfois limitées et donc, non conforme aux standards que l’on retrouve chez les leaders des superstructures telles que l’Eglise de la Scientologie par exemple. Nous assistons donc, comme cela a pu être le cas dans beaucoup d’aspects de nos sociétés, à une démocratisation de la capacité des individus et micro-organisations à exercer une emprise sur d’autres personnes.

Les réseaux sociaux, du fait de leur fonctionnement sur des algorithmes favorisant les interactions entre personnes aux opinions similaires, fournissent un instrument privilégié pour ce genre de pratiques. A l’instar des processus favorisant la diffusion des « fake news », le critère de présentation d’information sur Facebook ou Twitter par exemple, n’est pas celui de l’exactitude, mais plutôt de l’intérêt que l’utilisateur peut avoir pour l’information, et donc la probabilité qu’il ait de cliquer sur ce qui lui est suggéré.

Pourtant, il existe divers moyens de prévenir ce type de risques. En Allemagne par exemple, des exercices sur les médias ont été mis en place dans les écoles afin de former les élèves à une plus grande vigilance. Lors de ces leçons, ils doivent par exemple reconnaître si une nouvelle est vraie ou fausse, ou encore créer eux-mêmes des théories du complot et apprendre comment les diffuser. C’est, selon Mme. Mirijam Wiedemann, représentante du programme mis en place par le Ministère de la Jeunesse allemand, un entraînement relativement efficace (Edelstam, 2019).

Si l’appréhension des individus ou micro-organisations présentant des dérives sectaires est rendue compliquée par l’apparition d’internet et le format des réseaux sociaux, il est toutefois possible de mettre en place des mesures permettant de prévenir contre ces dangers, et ce même auprès des plus jeunes.

 

[1] Mission interministérielle de vigilance et de lutte contre les dérives sectaires.

 

Sources

Edelstam, A. (2019, Mai 29). How cults recruit via Internet. Récupéré sur Centre Roger Ikor. Centre Contre les Manipulations Mentales.: https://www.ccmm.asso.fr/how-cults-recruit-via-internet/

Fowks, J. (2018). El detenido por la captación de Patricia Aguilar, un egocéntrico que bebe de Internet. EL País.

Joffrin, L. (2018). Les mouvements sectaires rapetissent. Libération.

Miviludes. (2010). Rapport interministérielle de vigilance et de lutte contre les dérives sectaires. La documentation française.

Miviludes. (s.d.). L’utilisation massive d’Internet comme vecteur de propagation du message sectaire. Récupéré sur Où la déceler ? International.: https://www.derives-sectes.gouv.fr/quest-ce-quune-d%C3%A9rive-sectaire/o%C3%B9-la-d%C3%A9celer/international

Thomasset, F. (2018). Les sectes, moins visibles mais bien présentes. La Croix.

 

webmin