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Les inégalités, quelles formes prennent-elles et comment les réduire ?

                Selon un rapport de l’OCDE, l’écart entre les plus riches et les plus pauvres n’a jamais été aussi important. En 2015 dans le monde, le revenu des 10% les plus riches représentait 9,6 fois celui des 10% les plus pauvres (OECD, 2015).

Cette observation n’est pas nouvelle mais elle n’en demeure pas moins inquiétante. De plus, et tel que l’affirment trois institutions économiques majeures (la Banque Mondiale, le FMI et l’OCDE), la hausse des inégalités contribue à ralentir la croissance. L’augmentation du pourcentage de revenus représenté par les 20% les plus riches dans le total des revenus notamment, affecte négativement la croissance à moyen terme. C’est le contraire pour la hausse de la part des revenus des 20% les plus pauvres. La croissance économique mondiale et européenne gagnerait donc beaucoup à réduire les inégalités (Dabla-Norris, Kochnar, Ricka, Suphiphat, & Tsounta, 2015).

Également, c’est la question de la pauvreté qui est posée, une étude de la Banque Mondiale de 2006 ayant collecté des données montrant qu’une augmentation des inégalités tendait à augmenter la pauvreté (Bank, 2006). La lutte contre les inégalités ne sert donc pas un mais plusieurs objectifs, entre autres la lutte contre la pauvreté.

Il s’agit donc, pour les pays européens, de mieux comprendre d’où viennent ces inégalités, mais aussi comment agir réellement et efficacement contre celles-ci.

 

Les inégalités concernées sont tout d’abord celles de revenus.

En Europe, la part du revenu des 10% les plus riches dans le revenu national est de 37% en 2016. Selon le Rapport sur les inégalités mondiale 2018 du World Inequality Lab, cette part est en constante augmentation depuis les années 80. Le même document pose d’ailleurs la question de « l’horizon d’inégalités » que l’Europe désire atteindre, pointant notamment le risque de tomber dans des situations extrêmes comme cela peut être le cas au Brésil ou en Inde par exemple [1].

Si ce phénomène est très important en Europe de l’Est, en Europe de l’Ouest les 50% avec les revenus les plus bas représentaient seulement 22% du revenu national en 2016, tandis que le 1% ayant les plus hauts revenus en représentait 12%. Ce phénomène peut notamment s’expliquer par la baisse de la progressivité de l’impôt sur la période 1980-2000, entre autres facteurs (Alvaredo, Chancel, Piketty, Saez, & Zucman, 2018).

L’autre aspect majeur des inégalités est celui des disparités en termes de patrimoine économique.

Celles-ci ont fortement augmenté au cours des dernières décennies en Europe. C’est notamment le cas au Royaume Uni et en France, où la part de capital détenue par le décile supérieur était respectivement de 52% (en 2012) et de 55% (en 2014), soit plus de la moitié dans les deux pays. Qui plus est, ces deux chiffres ont été atténués par le phénomène d’accumulation de patrimoine par les classes moyennes, qui a contribué à réduire les inégalités dans ce domaine.

Le rapport pointe comme causes les politiques menées à partir de la décennie 1980, au cours de laquelle les inégalités s’aggravèrent sous l’impulsion du « tournant de la rigueur » en France et au Royaume-Uni. Le rendement accru des actifs financiers et la privatisation d’importants pans de l’économie ont fortement contribué à l’augmentation de ces disparités notamment.

 

Finalement, un dernier aspect à prendre en compte selon le rapport du World Inequality Lab, est la répartition du capital entre le secteur public et privé par rapport à la richesse nationale. En effet, le patrimoine public est un instrument important de la « capacité d’action des Etats », notamment pour lutter contre les inégalités. Dans les quatre pays européens analysés (France, Royaume-Uni, Espagne et Allemagne), le patrimoine privé net représente plus de 550% du Revenu national, là où le patrimoine public net en représente moins de 25%, passant même en dessous des 0% au Royaume-Uni [2]. Comme l’affirme les auteurs, « Cette situation limite vraisemblablement la capacité d’action des États contre les inégalités, et elle a assurément des conséquences importantes pour les inégalités de patrimoine entre individus ». Pourtant, « La forte disparité du degré d’inégalité observée d’un pays à l’autre, même lorsque ces pays sont à des niveaux de développement comparables, met en lumière le rôle déterminant des institutions et des politiques publiques nationales dans l’évolution des inégalités » (Alvaredo, Chancel, Piketty, Saez, & Zucman, 2018).

Ces constats nous amènent vers une autre question, quelles réponses les Etats peuvent-ils apporter face à l’augmentation des inégalités ?

 

L’impôt progressif est l’un des instruments majeurs à utiliser dans la lutte contre les inégalités.

Ce type d’impôt permet en effet à l’Etat de recueillir des fonds, tout en prenant en compte les situations économiques de chaque individu, contrairement aux impôts dits « régressifs », tels que la taxe sur la valeur ajoutée par exemple. L’impôt sur le patrimoine ou sur le revenu sont de bonnes illustrations d’impôts progressifs.

Cet instrument a fait ses preuves au cours de l’histoire en termes de lutte contre les inégalités, « La recherche économique et historique a montré que l’impôt progressif est un outil efficace pour combattre les inégalités » (Voituriez, Cathelineau, & Rivière, 2016). C’est également ce que défend Thomas Piketty dans Le Capital au XXIe siècle, lorsqu’il explique que face à la tendance des revenus de capital à croître plus rapidement que l’économie des pays, il conviendrait de mettre en place un politique fiscale mondiale de taxation des patrimoines importants dans une optique redistributive (Piketty, 2013).

Un second outil de lutte contre les inégalités est celui de la lutte contre l’évasion fiscale.

Aujourd’hui, les législations nationales sont souvent insuffisante pour lutter contre ce fléau, qui empêche les Etats de recueillir correctement les moyens qui leurs permettraient de lutter contre les inégalités, et qui accentue de plus ces dernières étant donné que ces processus d’évasion fiscale sont souvent uniquement à la portée des plus fortunés. Selon l’IDDRI et l’AFD, « les capitaux placés dans des paradis fiscaux ont considérablement augmenté depuis les années 1970 et représentant aujourd’hui plus de 10% du PIB mondial » (Voituriez, Cathelineau, & Rivière, 2016).

C’est pour cela que l’analyse effectuée par ces deux organismes recommande la création d’un registre mondial des titres financiers, qui permettrait d’identifier ceux qui en possèdent. En effet, il existe déjà des registres de propriété foncière et immobilière, mais les actifs détenus par les individus pratiquant l’évasion fiscale prennent souvent la forme de titres financiers. Ainsi, la création d’un registre dans ce domaine permettrait de lutter bien plus efficacement contre la fraude fiscale.

Le troisième moyen d’action majeur pour lutter contre les inégalités est la valorisation de l’égalité d’opportunités, notamment dans l’accès à l’éducation.

En effet, et comme affirmé dans le rapport du World Inequality Lab, l’accès à l’éducation est crucial pour favoriser la progression des revenus de la moitié la moins aisée de la population. Il y est également dit que « les études montrent que les universités d’excellence qui s’ouvrent davantage aux étudiants issus de milieux défavorisés ne compromettent pas pour autant leurs résultats » (Alvaredo, Chancel, Piketty, Saez, & Zucman, 2018), ce qui peut être un bon argument face aux craintes soulevées par certaines formes de discrimination positive.

L’éducation n’est néanmoins pas le seul aspect de l’égalité des chances sur lequel il faut travailler. Il est également important de prendre en compte les questions d’accès à la santé, au marché du travail, etc… C’est seulement ainsi que les inégalités pourront diminuer à long terme (Voituriez, Cathelineau, & Rivière, 2016).

Enfin, le droit des travailleurs se trouve aussi être un élément déterminant.

Si la question du renforcement de la protection sociale a déjà été évoqué, l’analyse de l’AFD et de l’IDDRI soulignent également l’importance de garantir un revenu et un emploi, « ex ante et ex post » la redistribution (Voituriez, Cathelineau, & Rivière, 2016).

Le Rapport sur les inégalités 2018 met aussi en exergue le rôle de la représentation des travailleurs au sein des organisations, soit la place des syndicats notamment, ainsi que la mise en place de salaires minimums corrects. Sans ces éléments, l’éducation ne suffirait pas à réduire les inégalités (Alvaredo, Chancel, Piketty, Saez, & Zucman, 2018).

 

Face à l’augmentation des inégalités protéiformes, tant sur des domaines comme les revenus ou le patrimoine, mais également relatives aux opportunités ou à la division du capital entre public et privé, il existe de nombreux moyens d’agir pour les Etats européens. Ces moyens sont notamment la mise en place de plus d’impôts progressifs, la lutte contre l’évasion fiscale, la favorisation de l’égalité d’opportunités ou encore l’amélioration des droits des travailleurs.

 

Nicolas Paris. Chargé de mission Droits économiques, sociaux et culturels.

 

Sources

Alvaredo, F., Chancel, L., Piketty, T., Saez, E., & Zucman, G. (2018). Rapport sur les inégalités mondiales 2018. World Inequality Lab.

Bank, W. (2006). World Development report 2006. Equity and Development. Washington DC: World Bank; Oxford University Press.

Dabla-Norris, E., Kochnar, K., Ricka, F., Suphiphat, N., & Tsounta, E. (2015). Causes and Consequences of Income Inequality: A Global Perspective. International Monetary Fund.

OECD. (2015). In It Together: Why Less Inequality Benefits All. Paris: OECD Publishing.

Piketty, T. (2013). Le Capital au XXIe siècle. Seuil.

Voituriez, T., Cathelineau, E., & Rivière, F. (2016, Octobre 21). Les fabriques d’un avenir durable. Dossier. Vaincre les inégalités. Regards sur la Terre, pp. 1-13.

 

[1] Selon le rapport du World Inequality Lab, la part de revenu des 10% représente plus de 50% du revenu national dans ces deux pays.

[2] Le capital public net représentant les actifs publics moins les dettes publiques.

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