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La lutte contre le chômage des jeunes : doutes sur la politique réelle

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Le président de la Commission européenne, Jean-Claude Juncker, a déclaré dans son discours sur l’Etat de l’Union devant le Parlement européen du 14 septembre, qu’il « ne [peux] pas accepter, et [il n’acceptera] jamais, que l’Europe soit et reste le continent du chômage des jeunes. »(1).

Les jeunes sont en effet les premiers touchés par la crise économique. Il y a exactement un an de cela, l’AEDH a déjà dénoncé cet aspect(2). Le taux de chômage des jeunes dans l’Union européenne (UE) reste élevé en 2015, malgré une légère baisse depuis 2014 (respectivement 20,3% et 22,2%)(3). Or, il faut souligner les fortes disparités qui existent entre les Etats membres. Ainsi, le taux s’élève à 6,1% en Allemagne, contre 49% en Grèce, soit presque un jeune sur deux est sans emploi. Il est important de noter néanmoins que le taux de chômage des jeunes ne prend en compte que la part des jeunes de 15 à 24 ans sans emploi, et qui sont effectivement à la recherche d’un emploi, par rapport au total de cette même catégorie active. Une grande partie des jeunes n’apparaît pas dans ce calcul, comme c’est le cas des étudiants à temps plein. Le ratio permet de corriger et de rendre compte du « pourcentage de jeunes chômeurs par rapport à la population totale de ce groupe d’âge »(4), les étudiants inclus. Il est de 8,4% en 2015, contre 9,2 en 2014. Le pourcentage des jeunes qui ne sont ni en formation, ni aux études, ni employés (NEETs) est de 12,0% en 2015. 

Or, le chômage des jeunes a un impact de long terme sur leur vie. Des chercheurs de l’Université de Bristol ont montré que des hommes qui ont été au chômage dans leur jeunesse, gagnent entre 13 et 21% de moins à 42 ans(5)

De plus, d’après la Commission européenne, ne pas agir contre le chômage des jeunes a un coût qui s’élève à 153 milliards d’euros en allocations et en perte de revenu et d’impôts, soit 1,21% du PIB de l’UE. 

C’est dans ce contexte qu’a été instaurée la garantie jeunesse, une initiative de la Commission. Elle a été suivie par une recommandation du Conseil de l’UE. D’après une étude du think-tank European Policy Center (EPC), intitulée Towards a Europeanisation of Youth Employment Policies(6), la garantie jeunesse a été plutôt bien accueillie par les Etats, qui l’ont intégrée dans leurs plans nationaux. Pour un bref rappel, les quatre principaux éléments qui composent la recommandation du Conseil sont :

  • Une intervention rapide (dans les quatre mois) ;
  • Une diversification des services offerts aux jeunes afin de les intégrer sur le marché du travail ;
  • L’approche de partenariat ;
  • Un système de contrôle de la garantie. 

Selon cette même étude, beaucoup de réformes dans le milieu éducatif et de politiques de marché du travail, ont été fortement poussées par cette initiative européenne, ainsi que des solutions politiques plus structurées et cohérentes. Cela s’illustre par exemple en Roumanie, où 27 centres de garantie jeunesse ont été crées. Ils permettent d’ « identifier les jeunes NEET et […] leur [offrent] des ensembles intégrés de services personnalisés»(7).  

De plus, cette initiative européenne a permis de placer la situation des jeunes en tant que priorité nationale. La garantie a été un facteur d’augmentation du taux d’accès à l’emploi des jeunes, et notamment des NEETs, comme on le voit en France où le taux a augmenté de 10 points, en passant de 30% à 40%. En outre, cet accès est « durable », notion qui englobe les jeunes décrochant un CDI ou un CDD de plus de six mois dans le secteur marchand(8). La nouvelle loi du travail française prévoit d’élargir la garantie jeunesse à tout le territoire, qui s’appliquait jusqu’ici à 81 départements. Au niveau européen, d’après Jean-Claude Juncker et Marianne Thyssen, Commissaire européenne chargée de l’emploi, des affaires sociales, des compétences et de la mobilité des travailleurs, parmi les quatorze millions de jeunes inscrits, neuf millions ont décroché une offre, c’est-à-dire soit un emploi, un stage ou un apprentissage(9). Il y a 700 000 NEETs en moins. 

Le Président de la Commission a annoncé dans son discours la création d’un corps européen de solidarité, qui permettra aux jeunes de s’engager là où l’aide est demandée, afin de répondre aux situations de crises telles la crise des réfugiés ou le séisme en Italie. Cette solution est présentée par le Président comme une « opportunité » pour les jeunes « qui souhaitent s’engager, contribuer utilement à la société et montrer leur solidarité. ».  Ce corps doit être « opérationnel avant la fin de l’année » et il veut « voir les 100 000 premiers jeunes volontaires à l’œuvre d’ici 2020 ». Grâce à cette expérience, les « jeunes pourront développer leurs compétences, avoir un travail et aussi vivre une expérience humaine de grande valeur»(10).  

Toutefois, ces résultats sont fortement mitigés. En effet, le taux de chômage reste supérieur à 20%, et, selon M. Thyssen, il y a encore 6,6 millions de NEETs de moins 25 ans, et le nombre double si l’on élargit cette catégorie au moins de 30 ans. De nombreuses faiblesses sont présentes dans ce système. Le Forum européen de la jeunesse en pointe plusieurs dans sa prise de position(11) :

  • Des mesures contre-productives concernant le chômage et l’inclusion des jeunes, notamment l’interdiction à l’accès d’aides sociales ou la diminution du budget national pour l’éducation;
  • La difficulté d’atteindre de nombreux jeunes qui pourraient bénéficier de la garantie, point également soulevé par l’EPC ;
  • Les efforts insuffisants pour atteindre les NEETs qui sont pourtant les plus vulnérables ;
  • La qualité médiocre des offres proposées aux jeunes, et donc l’impossibilité de la garantie d’avoir un impact à long terme et des solutions durables pour les jeunes ;
  • La diversité qui existe entre les Etats membres dans leur application de la garantie jeunesse, ce qui requiert un outil de contrôle au niveau européen et national
  • Le principe de partenariat entre les différents acteurs des politiques d’emploi pour les jeunes qui n’est pas pleinement exploité. 

En outre, pour reprendre l’exemple français, il reste encore 60% des NEETs sans emploi, alors que la moyenne nationale s’élève à 24,2% au premier trimestre 2016(12). De plus, la loi travail, qui prétend généraliser la garantie, estime que 200 000 jeunes y auront recours avant la fin du quinquennat (mai 2017), alors que l’on compte 900 000 jeunes de moins de 26 ans sur le territoire français considérés comme en grande précarité, avec 500 000 éligibles. Ainsi, le budget est élaboré selon l’hypothèse d’un non-recours à cette garantie des potentiels bénéficiaires, et s’élève donc à 418 millions en 2016 et double en 2017. Toutefois, si les 500 000 personnes éligibles demandaient réellement à bénéficier de cette garantie, le montant s’élèverait à plus d’1,6 milliard par an(13).

En outre, certains Etats ont décidé d’opérer une coupe budgétaire dans la garantie jeunesse, comme la Finlande, alors que ce pays était présenté comme figure de proue pour sa mise en œuvre. Ainsi, en 2017, le budget sera diminué de 96% par rapport à ce qui était alloué par le gouvernement précédent(14). Cela est également vrai au niveau européen : en effet, bien que le président de la Commission semble préoccupé par le chômage des jeunes, le financement de la garantie jeunesse va subir « une coupe de plus de trois quarts […] comparé au financement pour 2014-2016»(15). De plus, la proposition de création d’un corps européen de solidarité ne doit certainement pas se substituer à des programmes déjà existants, tels que le service volontaire européen, et aux organisations de jeunesse. Et, bien que l’engagement civique des jeunes soit important, ce corps ne doit pas remplacer un emploi par un travail non rémunéré(16)

Marianne Thyssen a souligné lors de la conférence de l’EPC qui s’est tenue le 20 septembre à Bruxelles sur le chômage des jeunes, que la demande d’augmentation du budget dédié aux jeunes doit se faire auprès des Etats membres, car ce sont eux qui donnent l’argent. 

Face à ces différentes constatations, l’AEDH doute de ces engagements réels pris par l’Union européenne afin de combattre le chômage des jeunes, pourtant qualifié comme le « plus grand défi de l’UE » par M. Thyssen. Le président du Parlement européen Martin Schulz, a lui-même pointé les paradoxes des institutions politiques lors de son interview du 13 septembre, institutions capables d’investir des millions d’euros afin de sauver les banques, mais réticentes à investir dans la lutte contre le chômage des jeunes. Les politiques d’austérité ont été dévastatrices, les 49% des jeunes sans emploi en Grèce étant une preuve implacable. Les déclarations des dirigeants ne doivent pas rester lettre morte et doivent se transformer en actes. Les politiques européennes doivent mettre au sommet de leur priorité la construction d’une Europe sociale si l’UE souhaite retrouver la confiance de ses citoyens, et notamment des jeunes qui représentent son présent et son avenir.



 

Sources :

Compte AEDH