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EUROPE…l’expansion des églises évangéliques

LES DOSSIERS de l’AEDH

EUROPE…l’expansion des églises évangéliques

La question de l’installation et de l’expansion d’églises à caractère dogmatique prononcé semble quelque peu oubliée ces derniers temps.

Dans la mesure où nombre d’entre elles portent des formes d’atteinte au respect des droits fondamentaux et à la dignité des personnes, l’AEDH (ré)ouvre le dossier.

 

L’Eglise évangélique en France, une doctrine aux moyens d’expansion impressionnants qui présente de nombreux risques

 

Introduction

Représentant en 1950 à peine 50.000 fidèles en France, l’Eglise chrétienne évangélique rassemble aujourd’hui près de 700.000 membres selon la plupart des sources (1). Rien qu’en Europe, ce serait plus de 23 millions de personnes qui se réclameraient de cette doctrine selon le recensement de S. Fath, chercheur au CNRS (2). Ce mouvement religieux, relativement peu présent dans les médias mainstream en dépit de l’importance qu’il peut avoir dans certains pays, à l’instar du Brésil ou des Etats-Unis, connaît une croissance exponentielle en Europe et dans le monde. Aujourd’hui, près d’un demi-milliard d’individus dans le monde se réclament de cette mouvance (3).

Cet article a été rédigé sur la base de quatre documentaires français et belges afin de mieux comprendre ce phénomène ; la nature de ce mouvement, les causes de son succès, mais également les risques qu’il peut parfois entraîner en termes de libertés fondamentales et de dérives sectaires.

 

Comprendre qui sont les évangéliques

Pour éviter certaines confusions, il convient tout d’abord de comprendre ce qui caractérise le mouvement évangélique, et de le différencier du protestantisme dit « historique ». Le protestantisme est une branche du christianisme, au même titre que le catholicisme et que l’orthodoxie. Au sein du protestantisme, il existe plusieurs doctrines telles que les luthériens, les calvinistes, ou encore les évangéliques. Enfin, au sein des évangéliques, il existe plusieurs sous-doctrines, avec leurs propres caractéristiques et différences.

Selon les mots de Francis Renneboog, Président du Syndicat Fédéral des églises évangéliques, ce qui distingue les évangéliques des autres, « c’est la confiance dans les écritures, c’est la confiance dans la Bible » (4). De son côté, Guy Liagre, Président de l’Eglise Protestante Unie de Belgique, ajoute que le mouvement protestant « historique » met en avant la libre pensée, le point de vue critique sur la Bible. Les évangéliques sont ce qu’il nomme des « littéralistes biblicistes », soit ceux qui lisent « au pied de la lettre ». La principale différence serait donc l’absence de « lunettes critiques » chez les évangéliques, pour reprendre le terme de F. Renneboog dans le documentaire du Centre d’Action Laïque, Dieu est mon GPS. Les Eglises évangéliques en Belgique.

Cette lecture différenciée se reflète à travers les discours sociétaux et les pratiques de chaque doctrine. Les évangéliques notamment, voient donc dans les textes sacrés, et notamment les évangiles, une sorte de « guide pratique » du quotidien, pour citer Serge Moati dans son documentaire consacré à la mouvance dite « pentecôtiste charismatique » (5). C’est ainsi que, pour ces derniers, de nombreuses pratiques normalisées dans les sociétés occidentales contemporaines sont condamnables : homosexualité, IVG, euthanasie, etc…

Si ces perceptions des droits individuels et de l’égalité semblent déjà contraires à certaines libertés fondamentales, il convient des les illustrer un exemple extrêmement édifiant dans le documentaire d’Alice Cohen et Serge Moati. On y voit une femme plaider en faveur de … l’inégalité homme-femme.
Elle explique, au cours d’une « réunion des femmes chrétiennes » organisée par le CRC (Centre du Renouveau Chrétien), que la soumission fait partie de son devoir de femme (5). Le discours pourrait presque être une caricature, mais non. Au cours d’un extrait, on la voir défendre par exemple l’idée que seules les femmes doivent faire les tâches ménagères, car une femme se doit de « tenir son foyer ».

Ce discours n’est toutefois pas particulièrement nouveau. On le retrouve dans de nombreuses interprétations de différentes religions ; les catholiques les plus réactionnaires, à l’instar des membres de la « Manif pour tous » sont encore dans toutes les mémoires. En effet, si l’innovation n’est pas dans les idées, elle est ailleurs, et permet d’expliquer, au moins partiellement, le succès actuel du mouvement.

 

Les techniques de communication

Une autre caractéristique majeure des évangéliques est leur volonté d’exporter le message qu’ils portent, d’étendre leur doctrine en s’appuyant sur différents moyens, modernes ou plus classiques.

A l’aide d’une communication, de techniques marketings, ou même de stratégies de relations institutionnelles qui évoquent plus une multinationale qu’un mouvement religieux, l’évangélisme parvient à s’étendre sans discontinuer, atteignant aujourd’hui la moyenne d’une église implantée tous les 10 jours. Pour persuader, l’Eglise doit se moderniser ; et ça, les évangélistes l’ont bien compris.

Le meilleur exemple afin d’illustrer cette idée est l’usage extrêmement efficace qui est fait des NTIC. Le leader dans ce domaine, c’est Eric Célérier, pasteur et fondateur de plusieurs sites internet traduits en une multitude de langues, qui ont permis que plus de 12 millions de personnes se convertissent en ligne. Dans le documentaire, Evangéliques, la course aux adeptes, de Cyril Vauzelle, nous pouvons observer un lieu de travail qui ferait presque penser aux start-ups de la Silicon Valley ; écran géant permettant d’observer en temps réel les nouveaux convertis, une salle remplie de bénévoles et employés travaillant sur des ordinateurs, un studio spécialement dédié aux transmissions par internet pour des formations, diffusions en direct, accueil d’invités, retransmission de messes, etc…

Mais E. Célérier n’est pas seul, il s’occupe, comme d’autres pasteurs, de former ceux qui sont destinés à créer de nouvelles églises ; les « implanteurs ». Là encore, nous retrouvons l’esprit « start-up ». Les « implanteurs » sont formés à la recherche de financement, on leur donne des astuces pour collecter les dons et calculer combien de donateurs sont nécessaires afin de recueillir les sommes nécessaires au règlement du loyer de leurs locaux ainsi qu’à leur entretien, ainsi qu’à de nombreuses autres compétences. On peut ainsi observer dans le documentaire de C. Vauzelle, la maîtrise des réseaux sociaux dont fait preuve le pasteur lorsqu’il explique par exemple que, pour qu’un message soit intégré sur Facebook, il doit apparaître trois fois, avoir une bonne couverture, etc…

Mais cela ne s’arrête pas là. On retrouve chez les évangélistes plusieurs stratégies impressionnantes pouvant parfois évoquer celles de certaines formations politiques.

D’ailleurs, et comme l’affirme David Goma, pasteur membre du CRC et diplômé de l’École Nationale d’Administration et de Magistrature de Brazzaville, « le but est de faire peser les valeurs chrétiennes dans le débat politique ». Pour cela, de nombreux moyens sont employés ; invitations de politiciens ou politiciennes comme Christine Boutin, mais aussi contrôle très stricte de l’implantation de nouvelles églises qui, s’ils ne sont pas conformes à certaines normes, pourraient nuire à l’image du CRC. On contrôle aussi l’invitation de personnalités importantes pour l’inauguration de nouvelles églises, tels que les députés, maires, et autres figures institutionnelles. Cela afin de s’assurer le soutien des autorités.

Enfin, il s’agit aussi de cibler certaines populations en adaptant les moyens à ces dernières. A cet égard, les territoires périurbains, et notamment les banlieues dites « sensibles », semblent être un terrain de prédilection pour le prosélytisme de rue et autres pratiques du même acabit.

Pour le prosélytisme de rue, nous retrouvons plusieurs stratégies de persuasion : offrir quelques vivres, se montrer très amical évidemment, mais aussi parfois jouer sur les fiertés nationales, ou encore adapter son langage au public ciblé. On assiste dans le documentaire à l’un de ces moments, où J. Niel, un jeune de 23 ans membre des évangéliques, parvient à s’adapter pour complètement changer de vocabulaire, de champ lexical, et même de ton, afin de s’adapter à son audience. Le jeune homme sait à qui il s’adresse, il connaît leurs codes et s’adapte afin d’optimiser sa capacité de persuasion.

D’autres stratégies, parfois moins directes, existent. Saïd Oujibou par exemple, met en avant le rôle de l’humour et propose des sortes de « one man show » sur fond religieux. Encore une fois, cela fonctionne. Il est très efficace et termine souvent ses spectacles par une parole religieuse, à l’instar de celle qu’on le voit prononcer dans le documentaire : « seul Dieu nous rend capable d’aimer toute Homme de toute race et de toute condition ». D’un autre côté, certaines applications sont créées afin de pouvoir envoyer des versets à ses amis. Le rap est un autre moyen de communiquer ces idées auprès des jeunes ; si le fond reste, la forme elle, est plus adaptée. On trouve même un groupe de rock franco-canadien, « Impact », qui donne des concerts à La Cigale à Paris, et dont les musiciens sont presque tous pasteurs. Les moyens sont extrêmement divers et rudement efficaces afin d’étendre la doctrine évangélique.

 

De dangereuses dérives

Il existe également d’importantes dérives propres au mouvement évangéliques.

La première dérive concerne la question des figures d’autorité. Contrairement au mouvement protestant « historique », où la réflexion, le questionnement des textes sacrés sont mis au centre des enseignements, la lecture au pied de la lettre suppose que certains connaissent mieux les textes que d’autre, et possèdent donc une plus grande autorité basée sur cette connaissance affichée.

Plusieurs exemples dans ces quatre documentaires mettent en avant les risques que peuvent impliquer cette trop grande confiance dans les figures d’autorité, l’une des dérives sectaires de certains mouvements religieux. Ainsi, on retrouve dans le documentaire de S. Cohen et S. Moati le personnage de Thiébault Geyer, pasteur des jeunes, qui pousse une jeune fille à rompre avec son petit ami sous prétexte que celui-ci n’est pas croyant et pourrait l’éloigner du chemin de Dieu. Se présentant comme ayant eu une révélation de Dieu, il confirmera lui avoir affirmé « mais fais attention, ce jeune homme va t’influencer, va t’amener à retourner dans le pêché, à retourner dans une vie que tu n’as pas envie de vivre ! ».

C’est un schéma qui a également été évoqué plus tôt, avec le témoignage de la femme affirmant avoir été poussée par le CRC à adopter un statut de femme soumise et à embrasser l’inégalité des tâches ménagères comme une forme de volonté divine. Il ne s’agit pas ici de textes affirmant le bienfait d’une conduite ou d’une autre, mais bien d’individus qui, profitant d’une position d’autorité, donnent une direction souvent contraire aux libertés individuelles aux vies des fidèles.

On retrouve enfin dans ce même extrait une autre forme de persuasion, ou plutôt d’auto persuasion, lorsque le groupe de femmes ayant regardé le témoignage doivent répéter après Jocelyne Coma, pasteur fondatrice du CRC et autre figure d’autorité, la phrase suivante : « Nous venons vers toi seigneur, afin d’être restauré dans notre identité de femme. Seigneur, aujourd’hui je renonce à toute rébellion qui s’était installée dans ma vie, quelle que soit la façon dont la rébellion vis-à-vis de mes parents s’était manifesté. Je renonce aussi à tout acte qui est venu dans la vie, quelles qu’en soient les raisons, là où j’ai commis le pêché de l’avortement. Je te demande pardon pour ce sang versé. Pardon pour la pensée même. Pardon seigneur d’avoir marché selon le cours de ce siècle. » Cela se passe de commentaires, bien qu’il convienne de noter que ce genre de procédés est abondamment utilisé dans les organisations sectaires.

Cela se couple parfois à d’autres dérives du même type, l’abus de personnes en position de faiblesse. Ainsi, nous pouvons voir dans le même documentaire comment une jeune fille, anciennement suicidaire ayant bénéficié des « thérapies » du CRC, est soumise à une importante pression vis-à-vis de sa relation avec son petit amis actuel. J. Coma, de nouveau, lui affirme que si elle ne suit pas les règles du CRC, sa relation avec ce garçon se terminera. La jeune fille affirmait pourtant que c’était justement grâce à son petit ami qu’elle était parvenu à arrêter ses tentatives de suicide.

Sur cette même question, le CNC a d’ailleurs créé une page web, « jeveuxmourir.com », afin de cibler sur internet les personnes cherchant des moyens de se suicider ou s’interrogeant sur la question. Si cela pourrait être perçu comme une simple forme bénigne d’altruisme, le gouvernement propose pourtant un numéro de téléphone aux personnes faisant ce genre de recherches, avec des individus spécifiquement formés pour ce genre de situation au bout du fil. Le CNC pense-t-il être plus compétent ? Ou cela cache-t-il d’autres intentions ? L’exemple de la jeune fille semble plutôt suggérer qu’il s’agit là de créer une forme de dépendance vis-à-vis de l’organisation.

Cette doctrine s’appliquant à la vie de tous les jours, elle est parfois présentée comme pouvant résoudre la plupart, si ce n’est tous les problèmes de la vie quotidienne. Les maladies, le chômage, les problèmes financiers, judiciaires, et bien d’autres sont parfois présentés comme pouvant être résolus de différentes manières liées au divin. Ces fléaux serait le résultat d’entités démoniaques qui chercheraient à malmener les personnes qui en sont victimes ; certains pasteurs croient, ou font croire, qu’il existe donc un combat à mener contre ces entités… souvent contre une certaine somme. Cela pose donc une autre question, celle de l’escroquerie.

L’escroquerie est le dernier aspect des dérives sectaires que mettent en avant ces documentaires et reportages.

Il existe aujourd’hui au sein de certaines églises ce que l’on nomme la « dîme ». Cette taxe doit être payé tout particulièrement lorsque l’on cherche à résoudre des problèmes d’ordre monétaires. Ainsi, les fidèles peuvent amener leurs CV, cartes bleues, téléphones portables, etc… afin que ceux-ci soient bénis pour leur apporter l’abondance et la prospérité. Les personnes en situation de difficultés financières doivent donc payer régulièrement une somme contre des promesse que l’on peut sans risque qualifier d’abusives.

Cela aboutit souvent à un cercle vicieux d’endettement, qui rappelle évidement les pires dérives sectaires de certains mouvements. On entend d’ailleurs dans le reportage de C. Vauzelle, le témoignage d’une dame qui n’ayant pas de travail au moment d’une campagne de dons, a vendu ses vêtements, ou d’une autre qui a dépensé ses économies en croyant à ces promesses.

Ce genre de situation très dangereuses se retrouve également pour les questions de santé, certains pasteurs prétendant pouvoir guérir des maladies incurables ou compléter certains soins médicaux. Dans le même reportage, une jeune fille affirme avoir été soignée de la mucoviscidose après une imposition des mains, ce qui peut potentiellement présenter d’importants risques si celle-ci, convaincue, ne fait pas confirmer cette « guérison » par un médecin.

Anne-Sophie Lecomte, membre du Centre d’Information sur les Organismes Sectaires Nuisibles en Belgique, met en garde contre ce genre de pratique et explique comment toutes ces promesses peuvent amener les personnes qui en sont victimes dans des cercles vicieux ; aggravation des problèmes de santé, accentuation de la précarité, etc…  Elle explique même que certaines églises vont jusqu’à cibler les populations migrantes (qui représentent une part très importante des fidèles francophones) afin de leur promettre des avancements de leurs dossiers plus rapide, de meilleures situations, et autres fantasmes.

 

Conclusion

La progression de la doctrine évangélique en France et en Europe pose plusieurs questions concernant les possibles dérives sectaires qu’elle peut impliquer.

Tout d’abord, la rupture du rapport direct à Dieu défendu par les protestants « historiques » semble évidente face aux différentes observations impliquant des figures d’autorités ayant un pouvoir très important sur certains fidèles. Il est crucial de souligner le risque que cela peut impliquer pour certaines libertés individuelles. Si cela peut s’expliquer par l’absence de mise en valeur d’une lecture critique des textes sacrés, il convient également de questionner le rôle des différentes institutions qui représentent cette doctrine, à l’instar du CRC en France, mais également des figures d’autorité qui les composent.

C’est ensuite la question de l’abus de personnes en position de faiblesse qui se pose, face aux nombreux cas évoqués antérieurement. Si les services proposés par les églises évangéliques présentent certains avantages pour les personnes vulnérables, les actions de cette nature semblent parfois déboucher sur un contrôle exercé sur la vie des fidèles se trouvant dans cette situation.

Enfin, le recueil de dons semble, dans certains cas, s’apparenter fortement à de l’escroquerie. La « dîme » recueillie en échange de promesses illusoires et infondées telles que l’abondance financière, et la résolution de tous les problèmes dans ce domaine, en est la plus claire expression.

Toutes ces dérives doivent être pointées du doigt et surveillées de très près partout en Europe, en cela qu’elles représentent de potentielles graves violations des libertés fondamentales de l’être humain.

 

Sources

  1. Delombre, B., et al. Les évangéliques recrutent. 2019.
  2. Evangeliques.info. Evangéliques. Point info. http://www.evangeliques.info. [En ligne] 24 Janvier 2018. http://www.evangeliques.info/articles/2018/01/24/international-640-millions-d-evangeliques-dans-le-monde-17658.html.
  3. Vauzelle, Cyril. Evangéliques, la course aux adeptes. France Ô, 2017.
  4. Feyt, Benoît. Dieu est mon GPS. Les Eglises évangéliques en Belgique. Centre d’Action Laïque., 2013.
  5. Moati, Serge et Cohen, Alice. Mes questions sur : Les nouvelles Eglises Evangéliques. France 5, 2013.

 

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