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Égalité de genre, + 4.2 points en… 12 ans ! Quel progrès…

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L’Institut Européen pour l’Egalité de Genre (EIGE) a publié, le 11 octobre 2017, la troisième édition de l’Indice Égalité de Genre. Autant dire que les résultats sont loin d’être satisfaisants : en douze ans, l’Union européenne n’a progressé que de 4.2 points pour atteindre en 2015 le modeste score de 66.2 sur 100.

L’Indice Égalité de Genre évalue les progrès accomplis en matière d’égalité de genre dans l’Union européenne dans six domaines : travail, argent, savoir, temps, pouvoir, et santé. La méthodologie appliquée tient également compte du contexte et des progrès réalisés par les Etats membres. L’indice donne par ailleurs un aperçu de la portée du phénomène de violence à l’égard des femmes ainsi qu’une perspective intersectionnelle[1]. Cette troisième édition fournit les résultats des années 2005, 2010, 2012 et 2015 et autant dire que depuis 2005 les progrès réalisés sont, toutes catégories confondues, insuffisants.

Cadre conceptuel de l’Indice Égalité de Genre[2]

L’Indice Égalité de Genre vise à fournir une évaluation spécialement conçue pour l’égalité de genre dont la finalité est de pouvoir permettre des comparaisons entre différents domaines de l’égalité de genre, entre États membres et dans le temps. Les résultats de l’indice donnent des informations sur les écarts hommes-femmes, plutôt que sur la position spécifique des femmes et des hommes de manière individuelle. Aussi, il est impossible d’obtenir des informations sur les femmes ou les hommes à partir de ces résultats.

La structure du cadre conceptuel de l’Indice Égalité de Genre 2017 comprend six domaines combinés en un indice central (travail, argent, savoirs, temps, pouvoir, santé). Chaque domaine est lui-même divisé en sous-domaines :

  • Travail : Participation, Ségrégation, Qualité du travail
  • Santé : Statut, Comportement, Accès aux soins
  • Pouvoir : Politique, Social, Économique
  • Temps : Activités économiques, Activités de soins, Activités sociales
  • Savoirs : Niveau d’étude, Ségrégation, Apprentissage tout au long de la vie
  • Argent : Ressources financières, Situation économique

Ces domaines sont complétés par deux domaines satellites supplémentaires : violence à l’égard des femmes et inégalités intersectionnelles. Bien qu’appartenant à tout égard à la structure de l’Indice Égalité de Genre, ils n’ont pas d’impact sur le résultat global car ils mesurent un phénomène ne s’appliquant qu’à un groupe donné de la population.

Sur la base de ce cadre, 31 indicateurs ont été choisis pour contrôler l’évolution de l’égalité de genre dans les six principaux domaines, dans chaque État membre, ainsi que dans l’Union européenne à 28. L’Indice Égalité de Genre résulte de la combinaison de ces indicateurs en une seule mesure synthétique, qui permet de résumer la question complexe de l’égalité de genre en une seule mesure facile à comprendre.

La troisième édition de l’Indice Égalité de Genre évalue l’évolution de l’égalité de genre sur une période de 10 ans, de 2005 à 2015. L’Indice mesure à quelle distance se trouvent l’UE et ses États membres de l’égalité, en 2005, 2010, 2012 et 2015. Il fournit des résultats pour chaque domaine et sous-domaine.

Pour la première fois, l’Indice présente les résultats des États membres dans le cadre d’une mesure composite de la violence à l’égard des femmes et fournit une analyse transversale supplémentaire des domaines de l’Indice Égalité de Genre. Cela permet non seulement de mesurer les disparités générales entre les sexes, mais aussi de déterminer comment des facteurs sociaux tels que l’âge, la composition familiale, le pays de naissance, le niveau d’étude ou le handicap peuvent influer sur la réalisation de l’égalité de genre.

L’Indice Égalité de Genre est basé sur une méthodologie en 10 étapes sur la construction d’indicateurs composites développés par le Centre commun de recherche (CCR) de la Commission européenne et l’Organisation de Coopération et de Développement Economiques (OCDE). Seules les données de grandes enquêtes européennes menées par Eurostat, Eurofound et EIGE sont utilisées pour l’Indice.

Le calcul de l’Indice Égalité de Genre repose sur une méthodologie visant à éliminer autant de facteurs subjectifs que possible, en calculant l’ensemble de tous les indices potentiels, à partir desquels est sélectionné l’indice le plus représentatif. Différents indices peuvent être obtenus en changeant la manière dont les indicateurs sont imputés, agrégés et pondérés. La sélection du meilleur indice a été faite en sélectionnant celui le plus central. L’agrégation repose sur la moyenne arithmétique au niveau variable, ce qui revient à calculer la moyenne au sens habituel des termes. Cependant, au niveau du sous-domaine et du domaine, l’agrégation est effectuée en utilisant la moyenne géométrique, ce qui minimise les compensations potentielles entre valeurs basses et hautes. L’Indice Égalité de Genre repose sur les pondérations des experts au niveau du domaine, calculées à l’aide d’un processus appelé hiérarchie analytique (qui repose sur la comparaison ordinale par paires des domaines) et des pondérations égales au niveau des sous-domaines et des variables.

Plusieurs aspects de la méthodologie de l’Indice Égalité de genre ont été mis à jour en 2017, ce qui signifie que les résultats de la troisième édition ne sont pas comparables aux résultats des éditions précédentes. Afin de corriger cela, tous les résultats des années précédentes ont été recalculés en utilisant la nouvelle méthodologie.

 

Santé, Argent, Travail et Pouvoir : des domaines où les inégalités de genre sont moindres mais pour lesquels des efforts restent à faire…

Le domaine de la santé est celui qui se porte le mieux avec un résultat de 87.4 points avec toutefois de fortes disparités entre États Membres : 70.4 points pour la Roumanie mais 94.1 pour la Suède. L’indice mesure trois aspects liés à la santé : le statut (la perception de l’état de santé, l’espérance de vie et l’espérance de vie sans incapacité), le comportement (consommation d’alcool et de cigarettes, l’alimentation et l’activité physique) et l’accès aux soins de santé (besoins médicaux ou dentaires non satisfaits).

L’approche intersectionnelle révèle que l’état de santé d’une personne dépend fortement de sa situation financière et de son niveau d’étude. Plus la situation financière et le niveau d’étude d’une personne sont élevés, meilleure est sa santé. Les femmes de plus de 65 ans, les mères célibataires et les personnes handicapées sont les plus défavorisées. Les inégalités accumulées au cours de leurs vies, notamment dans les domaines du temps et de l’argent, sont autant de barrières supplémentaires dans l’accès aux soins de santé.

Le résultat du domaine de l’argent atteint 79.6 points en 2015 soit une augmentation de 5.7 points sur une période de 10 ans. Dans ce domaine, l’indice évalue les inégalités de genre dans l’accès aux ressources financières (salaires mensuels et autres sources de revenus) et la situation économique qui inclut le risque de pauvreté. La plupart des États Membres ont amélioré leur résultat ces douze dernières années. Les progrès les plus notables étant ceux enregistrés en Slovaquie (+12.5), à Malte (+12.1) et en Pologne (+11.9). Toutefois, nul besoin de s’enorgueillir : d’importants progrès restent à réaliser. Les inégalités de salaires entre hommes et femmes persistent, engendrant de fait un risque plus important de pauvreté pour les femmes au moment de la retraite. Actuellement, les écarts de revenus à la retraite sont de l’ordre de 40% !

EIGE fonde de grands espoirs sur les retombées positives du Socle européen des droits sociaux dont certaines mesures ont spécifiquement pour objectif de combattre pauvreté et exclusion sociale. Dans la même veine, la question des salaires et des retraites apparaît dans l’engagement stratégique pour l’égalité de genre 2016-2019 de la Commission européenne ainsi que dans le Pacte pour l’égalité de genre du Conseil. La signature prochaine du Socle européen à Göteborg le 17 novembre 2017, suite au feu vert accordé par le Conseil de l’UE le 23 octobre 2017, semble conforter les espoirs d’EIGE. Si le Socle européen des droits sociaux est indéniablement un premier pas en direction d’une Europe sociale tant attendue mais tant de fois sacrifiée au nom de l’Europe économique, il y a cependant des raisons pour rester mesuré quant à son futur impact sur l’égalité de genre. Tout d’abord, force est de constater que les beaux principes couchés sur le papier ne se traduisent pas toujours en actions concrètes, surtout s’ils ne sont pas accompagnés d’obligations légales. Il faudra donc veiller à ce que les 20 principes du Socle européen des droits sociaux se concrétiser effectivement en droits dont les citoyens européens pourront se prévaloir au quotidien. En outre, le Socle présente de nombreuses faiblesses internes comme par exemple celle d’y faire l’apologie du principe de « flexicurité » ou « adaptabilité », en d’autres termes l’employé doit s’adapter à l’économie sans garantie réelle de sécurité. Or, à l’heure des emplois précaires, majoritairement occupés par des femmes, EIGE insiste sur le fait que dans le cadre des politiques de l’emploi il ne faut pas simplement se limiter à la problématique de l’accès au marché de l’emploi mais aussi et surtout penser le travail en termes qualitatif : pour atteindre l’équilibre en termes d’égalité de genre, les conditions de travail doivent être justes !

En ce qui concerne justement le domaine du travail, l’indice évalue dans quelle mesure les hommes et les femmes bénéficient d’un accès égal au marché de l’emploi et de bonnes conditions de travail. Parmi les facteurs pris en compte figurent : le taux d’emploi à temps plein par genre, la durée de la vie professionnelle, la ségrégation professionnelle liée au genre, la flexibilité des horaires de travail ou encore les perspectives d’évolution.

Le domaine du travail est crédité de 71.5 points. Bien qu’il s’agisse du troisième résultat le plus élevé, les progrès réalisés dans ce secteur sont beaucoup trop lents. L’UE n’a connu qu’une augmentation de 1.5 points en dix ans ! Au cours de la même période, cinq États membres n’ont pas progressé d’un iota[3]. En Roumanie, on enregistre même une régression de 1.5 point. Les données utilisées signalent que la ségrégation professionnelle selon le genre persiste et que les femmes continuent à rencontrer des difficultés pour accéder au marché de l’emploi, en particulier si elles souffrent d’un handicap ou ont peu de qualifications. L’approche intersectionnelle montre également que la composition de la famille impacte positivement la carrière des hommes mais défavorise les femmes. Le taux d’emploi des mères vivant en couple est très proche de celui des mères célibataires, 56 % et 55 % respectivement. Avoir un partenaire ne favorise donc pas la participation des femmes avec enfants au marché de l’emploi. A l’inverse, le taux d’emploi chez les pères vivant en couple (84 %) est bien plus élevé que celui des pères célibataires (66 %). Par ailleurs, le taux d’emploi est systématiquement bien plus élevé chez les hommes, quelle que soit la configuration familiale. L’Italie, la Grèce et la Slovaquie sont les pays où la situation est la plus critique. La Suède (82.6), le Danemark (79.2) et les Pays-Bas restent les États membres où les plus grands progrès ont été accomplis vers l’égalité de genre dans l’emploi.

EIGE souligne que la Directive sur la conciliation de la vie privée et professionnelle, actuellement discutée au sein du Conseil, pourrait améliorer le taux de participation des femmes en couple avec enfant(s) au sein du marché du travail et resserrer l’écart de taux d’emploi entre hommes et femmes. Encore faut-il que cette Directive porte en son sein d’ambitieux objectifs pour être à même d’apporter les résultats souhaités… Prenons le cas des aidants proches. La dernière enquête européenne sur la qualité de vie (EQLS) publiée en 2012 établit que les femmes remplissent plus souvent la fonction d’aidant proche que leurs homologues masculins, une différence qui s’amplifie à mesure que l’assistance gagne en intensité : 7% des femmes contre 4% des hommes entre 18-64 ans apportent des soins quotidiens à un proche avec toute l’incidence que cela a sur la participation au marché du travail, les inégalités de salaire et de retraite ou encore la qualité de vie[4]. Si la proposition de la Commission vient à être adoptée, un travailleur aura le droit à 5 jours de congé des aidants par an, rémunérés à hauteur des prestations de maladie, pour s’occuper de proches gravement malades ou en situation de dépendance. C’est certes mieux que rien, mais cela manque un peu d’ambition sachant que les personnes devant s’occuper d’un proche en situation de grande dépendance _ enfant avec handicap, parent malade, etc. _ arrêteront bien souvent de travailler devenant dès lors beaucoup plus vulnérables à court et long termes aux situations d’exclusion et de pauvreté.

Le domaine du pouvoir examine la représentation des femmes et des hommes dans le secteur politique (ministères, parlements, assemblées régionales), social (médias, sport, recherche) et économique (conseils d’administration des plus grandes entreprises nationales, banques centrales nationales). Malgré un résultat de 48.5 points, il s’agit du domaine où l’UE a le plus progressé (+ 9.6 points depuis 2005). Les efforts entrepris pour augmenter la participation des femmes dans ces secteurs, notamment l’imposition de quotas dans les conseils d’administration d’entreprises ainsi que dans certains parlements et partis politiques, doivent être poursuivis et étendus à d’autres sphères de la société. Les secteurs de la recherche, des médias et du sport restent quant à eux fortement dominés par les hommes.

Savoirs et Temps : deux secteurs particulièrement à la traîne…

L’indice du domaine des savoirs est passé de 60.8 points en 2005 à 63.4 points en 2015. Cet indice mesure les inégalités de genre dans l’éducation et prend en compte le niveau d’étude, la participation et la ségrégation. Le principal progrès enregistré en la matière est lié à l’augmentation du niveau d’étude des femmes, qui surpasse désormais celui des hommes. Toutefois, comparé aux hommes, elles ont plus de difficultés à exercer la profession pour laquelle elles ont étudié : leur potentiel n’est pas entièrement exploité sur le marché de l’emploi. En outre, la ségrégation de genre persiste dans le domaine de l’éducation. Certaines études continuent à être considérées comme « féminines » et « masculines ». De ce fait, les femmes sont sous-représentées dans les études scientifiques, technologiques, polytechniques et mathématiques mais dominent les filières liées à l’éducation, la santé, le bien-être et les arts. Une ségrégation qui se retrouve dès lors sur le marché de l’emploi et conduit à une sous-estimation des compétences des femmes.

Les inégalités de genre se sont aggravées dans le domaine du temps entre 2005 et 2015 avec des résultats respectifs de 66.7 et 65.7 points. Ce domaine mesure les inégalités de genre dans la répartition du temps alloué, d’une part, aux tâches domestiques et, d’autre part, à la vie sociale et aux loisirs. L’indice prend en compte des facteurs comme le temps consacré à l’éducation des enfants, aux soins des personnes handicapés, à la cuisine et aux tâches ménagères et les compare au temps consacré à des activités de loisir. Les inégalités entre États membres sont particulièrement frappantes : la Bulgarie se classe dernière avec un résultat de 42.7 points alors que la Suède, première du classement, atteint le résultat de 90.1 points. Si la participation des femmes au marché de l’emploi a augmenté, elles continuent à investir beaucoup de leur temps dans les tâches ménagères et dans les soins aux personnes. Seul un homme sur trois consacre plus d’une heure quotidienne de son temps à ce type de tâches. Cet écart est plus accentué encore pour les femmes nées en dehors de l’Union européenne. Au final, ce déséquilibre a un impact, non seulement sur la vie professionnelle des femmes, mais aussi sur leur vie sociale et leurs loisirs.

Travailler ensemble pour une Europe plus juste

L’Indice Égalité de Genre est un outil précieux permettant de prendre conscience de l’ampleur du retard de l’Europe en général et de certains États membres en particulier en matière d’égalité de genre, et de mettre en exergue les objectifs à atteindre. Cet outil devrait systématiquement être consulté par les autorités, à tous niveaux, dans l’élaboration de leurs politiques dans leurs analyses d’impact. Par ailleurs, il est plus que nécessaire d’incorporer les questions d’égalité de genre ainsi qu’une une approche intersectionnelle dans toute législation ayant un impact sur la vie des résidents européens.

L’AEDH appelle les États membres à un effort collectif en faveur de l’égalité de genre. De par les différents contextes historiques, sociaux-culturels et politiques, l’UE ne connaît pas une progression linéaire en matière d’égalité de genre. Certains pays comme la Suède ont entrepris des changements radicaux dans leur mode de gouvernance dans les années 70 et récoltent aujourd’hui les bénéfices de ces changements. D’autres, notamment certains pays de l’est de l’Europe, sont plus en retard. Ces progressions différenciées engendrent des inégalités au sein même de l’UE. Ce n’est qu’ensemble que nous pourront vaincre ces inégalités et créer une Europe plus juste, où toute jeune fille, toute femme, indépendamment de son pays de résidence, ses origines, son âge, son handicap, son orientation sexuelle, puissent avoir les mêmes opportunités que les hommes en matière d’éducation, d’emploi, et de santé. C’est d’une société plus juste et égalitaire qu’émergera une véritable croissance économique durable.

 

Pour en savoir plus :

Rapport sur l’Indice 2017 d’égalité de genre, mesurer l’égalité de genre dans l’Union européenne pour la période 2005-2015


[1] L’approche intersectionnelle prend en compte les multiples formes de domination ou de discrimination subies simultanément par une personne dans une société et mesure l’impact de ces discriminations multiples.

[2] EIGE, Report Gender Equality Index 2015, Measuring gender equality in the European Union 2005-2012, 201R and Report Gender Equality Index 2017, Measuring gender equality in the European Union 2005-2015, November 2017

[3] Danemark, Finlande, République Tchèque, Slovaquie et Slovénie.

[4] http://www.aedh.eu/plugins/fckeditor/userfiles/file/EN_Rapport-IRES-GPG-web.pdf

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