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Economie sociale et droits de l’Homme : une stratégie commune ?

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Le temps est-il venu de la fin de l’ignorance réciproque ? Déjà largement relancées par les discussions sur le contenu d’un développement durable, cette question est au cœur de la stratégie de lutte contre une crise globale, économique, environnementale et sociale.

Au début des années 80. Reagan, nouvellement élu proclamait que l’Etat n’était pas la solution, mais le problème. Thatcher quant à elle y rajoutait son refus de toute politique sociale, puisque il n’y a pas selon elle de société, mais juste des individus. C’est l’époque du « Greed is good ». Sinistre paraphrase du « Green is good » des écologistes qui attirent l’attention sur la crise climatique systémique. Et la « crise » est survenue. Selon la théorie du ruissellement, plus il y a de riches qui font du profit, plus il y a de gouttes qui tombent du haut vers le bas. C’est faux, les très riches se sont enrichis et les très pauvres appauvris, et les fameuses classes moyennes censées stabiliser le système, ont pu d’abord en profiter, mais à crédit, pour ensuite déchanter, voir les « subprimes » aux Etats-unis.

Les deux interrogations centrales deviennent alors la production et la répartition des richesses. Pourtant l’économie sociale n’est pas en général identifiée comme un autre modèle, mais soit comme un secteur résiduel pour industrie en crise, soit comme un territoire d’utopie. Quant aux droits de l’Homme, ils sont des témoins de l’histoire, mais pas des acteurs pour le futur.

Une même philosophie politique ?

Ainsi condamnés ensemble par la politique dominante, l’économie sociale et les droits de l’Homme semblent partager une même communauté de destin, celui de la perte de sens. Mais cette communauté de destin n’est-elle pas justifiée ? Car l’économie sociale n’a jamais eu autant d’utilité sociale que… pendant les crises ! Et malgré le mépris condescendant, il a toujours fallu des défenseurs des droits. Nous pourrions raisonner autrement. Et si c’était justement leur commune identité de philosophie politique qui les soumettait aux rapports de force politiques ?

A l’heure où le libéralisme économique n’est plus triomphant, l’enjeu est d’en faire une nouvelle conception du monde.

Il convient donc maintenant de revenir aux fondements communs de cette philosophie politique partagée. Et cette identité de vue est ancienne. Aux 5 principes sur lesquelles se fonde l’économie sociale (liberté d’association, démocratie, répartition égalitaire, autonomie, solidarité) correspond les fondements sur lesquels reposent la promotion et la défense des droits de l’Homme, l’indivisibilité des droits et leur universalité qui permettent d’en assurer l’effectivité.

A l’épreuve de la critique

Le débat autour de ces fondements communs n’est pas serein. Car il faut bien remarquer qu’au-delà de l’ignorance qui est en fait le premier ennemi, nombre de critiques sont bien présentes sur l’existence d’un secteur spécifique autonome de l’économie sociale. Et les propos sont extraordinairement virulents. Le rapprochement avec la critique habituelle des droits de l’Homme taxés d’être une soft idéologie pour temps de repli de la lutte des classes n’est pas hors de propos. Il est extrêmement courant de les voir critiquer, fondements de la démocratie bourgeoise pour les uns, alibi pour ralliés au libéralisme politique pour les autres…

L’intérêt de la critique est de mettre à l’épreuve les concepts sur lesquels nous construisons notre activité. Trois d’entre eux couramment utilisés ne semblent pas encore bien stabilisés :

  • l’économie sociale et solidaire est une formule couramment utilisée, de façon indifférenciée avec économie sociale, plus rarement avec économie solidaire. Or s’il existe une reconnaissance d’un secteur de l’économie sociale, l’ajout de l’économie solidaire est problématique. Est-ce un secteur ? Est-ce une affirmation politique ? Est-ce que l’on ne mélange pas une fonction et une orientation ?
  • le terme « parties prenantes » est de plus en plus présent dans ces débats. Quelle est la place qu’il peut prendre dans les formes d’organisation du secteur de l’économie sociale ? Dans le débat anglo-saxon, c’est l’opposition entre « stakeholder » et « shareholder ». Dans le débat français, cela rappelle les débats sur la « participation ». Et on voit bien les implications que cela comporte. A quel niveau ? Pour quoi faire ? Quelle démocratie ? Et la modernisation du terme en « parties prenantes » n’a pas épuisé la question.
  • la démocratie participative apparaît plus comme une intention que comme un principe politique. Elle connaît actuellement un foisonnement incontestable. Il n’est qu’à consulter la multiplicité des ses formes pour voir qu’il s’agit d’une structure en pleine évolution, qui tient à l’application de la loi, mais pas seulement. Mais quelle place lui donner ? Et à quels niveaux ? Est-ce dans l’opposition à la démocratie représentative qu’elle trouve sa place ou dans la continuité par l’instauration d’une démocratie continue ?
De la finalité

L’économie sociale et les droits de l’Homme ont une proximité et une complémentarité pleines d’avenir sur la finalité de l’économie. C’est ce que révèlent, ou mettent en lumière la crise climatique et la crise économique et sociale. S’il s’agit donc d’une crise systémique qui va jusqu’à poser la question de la survie de la Terre et de ses espèces vivantes, la finalité de la production devient la seule question essentielle Que produire ? Pour qui produire ? Comment produire ? Considérant que l’on ne pleut plus consommer plus que ce que la planète ne peut supporter et qu’il convient d’envisager un facteur 4 dans la diminution des consommations d’énergie, les droits de l’Homme pour garantir à chacun et à chacune et partout deviennent un axe stratégique. Et nous posons alors les questions des produits, de leur nature et de leur utilité et il nous faut aller vers une « sobriété joyeuse ». Non seulement, c’est le type de production et de ses méthodes qui est en cause, mais aussi le rôle des entreprises. Elles devront prendre en charge la totalité du processus dans le cadre d’une responsabilité sociale qui interdirait de fait de renvoyer vers la collectivité le soin de régler ses nuisances et ses effets négatifs sur l’environnement. Elles devront concevoir un mode de production économe en ressources, respectueux des femmes et des hommes qui y travaillent. La conception qui fait d’une entreprise une entité régie par son propre développement et renvoyant les conséquences de ce qu’elle fait vers l’extérieur n’est pas ou plus tenable. En un mot, ce que les économistes appellent les « externalités » n’apparaît plus comme une représentation acceptable des responsabilités. Comment ? C’est là que peut-être la proximité entre l’économie sociale et les droits de l’Homme prend de la force : si la crise est systémique, la vulnérabilité est différentielle, comme le montrent régulièrement les conséquences de toutes les catastrophes naturelles. Katrina, dans le pays le plus riche du monde, a permis « d’assainir » la Nouvelle Orléans, de la vider des ses populations pauvres et noires… L’enjeu est tel que la proximité, la communauté de vue et de personnes entre les acteurs de l’économie sociale et les militants des droits de l’Homme ne sont plus suffisantes. La question de l’heure est d’en faire un axe stratégique et non plus une possibilité.

La convergence entre ESS et droits de l’Homme

 

L’économie sociale et solidaire est donc un enjeu pour les droits de l’Homme.

Coopératives, mutuelles, associations : le devenir de l’économie sociale et solidaire est au cœur des mutations induites par les bouleversements mondiaux contemporains sous l’aiguillon des politiques européennes, ce secteur est confronté à l’extension du domaine marchand et à des restructurations économiques et juridiques incessantes. Son avenir reste conditionné par des débats sociaux, économiques et politiques engagés de longue date qui prennent aujourd’hui une acuité nouvelle, et par l’investissement d’un nombre toujours plus important d’acteurs – certains sociaux et d’autres pas. Il s’inscrit dans les réflexions sur des solutions alternatives, visant à une citoyenneté élargie qui adjoint au domaine civique et politique les dimensions économique et sociale.

Les défenseurs des droits et les promoteurs de la citoyenneté doivent réfléchir aux possibles façons d’entreprendre, de travailler, de produire, de distribuer autrement. Entreprendre, non pas pour accumuler des profits mais pour exercer ensemble des métiers dans le respect du droit au travail, de l’égalité au travail, des droits de toutes les « parties prenantes », en accordant la primauté à la personne et au sens qu’elle donne à son activité professionnelle. Il faut concevoir différemment le rôle et l’implication des acteurs : dirigeants, salariés, bénévoles, usagers, bénéficiaires et consommateurs. A quelles fins ? Pour desserrer les contraintes consubstantielles au système qui subordonne les droits et les libertés aux appétits du profit ; libérer l’initiative, la liberté et la créativité aujourd’hui étouffées par des contraintes de rentabilité éloignées de la réalité des besoins à satisfaire ; enfin, répondre aux défis posés par la crise systémique à un monde fini, aux ressources menacées d’épuisement.

Pour autant, les militants de l’économie sociale et solidaire – particulièrement ceux des mutuelles et des coopératives – et ceux de la défense des droits ont longtemps vécu et travaillé chacun de leur côté selon leurs priorités. Cette relation de voisinage, marquée de hauts et de bas, est aujourd’hui insatisfaisante. Face aux ambitions du marché visant à faire société à lui seul, face à ses agressions contre tout ce qui est socialisé et lui échappe – fonds de retraite, services publics, budgets de santé et d’éducation – le statu quo est périlleux. Il s’agit de faire front, largement.

Cette convergence entre droits de l’Homme et ESS est évidente pour reconstruire un pouvoir collectif et politique d’intervention sur certains choix économiques et sociaux, pour faire vivre et développer les territoires, pour garantir toujours mieux égalité et effectivité des droits ; pour enfin contribuer à abolir la coupure entre l’économique et le politique et la soumission du social à l’économique, laquelle a toujours permis le maintien de l’ordre inégalitaire établi. Au cœur de ces démarches communes, il y a la défense des droits, le maintien du lien social, la lutte contre les discriminations et, face à la fragmentation sociale, l’élaboration de pratiques constructrices et annonciatrices d’une société de solidarité.

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