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A défaut d’Europe…le Niger !

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« Je suis heureux d’annoncer qu’un premier groupe de 25 réfugiés extrêmement vulnérables a été évacué samedi 11 novembre, de la Libye vers le Niger par le HCR, l’Agence des Nations Unies pour les réfugiés. Parmi ces 25 réfugiés, il y avait 15 femmes, six hommes et quatre enfants de nationalités érythréenne, éthiopienne et soudanaise. Tous seront hébergés dans une maison d’hôtes à Niamey jusqu’à ce que leurs demandes de réinstallation soient traitées. »[1] déclarait Vincent Cochetel, l’envoyé spécial du HCR pour la situation en Méditerranée centrale, il y a quelques jours.

Première opération de ce genre menée par le HCR, l’évacuation vers le Niger a permis de mettre en sécurité 25 personnes…

L’UE rappelée à l’ordre par les Nations Unies et les ONG

Aussi limitée soit-elle, cette première opération de réinstallation marque la volonté des Nations Unies de retirer de Libye les migrants qui y vivent dans des conditions épouvantables Après les ONG[2], c’est au tour de l’ONU de dénoncer la façon dont la politique migratoire européenne instrumentalise l’absence de forces politiques organisées en Libye. Le 14 novembre dernier, le Haut-Commissaire des Nations Unies aux droits de l’homme, Zeid Ra’ad Al Hussein, dénonçant les conditions de détention des migrants en Libye,  a jugé « inhumaine » la coopération de l’Union européenne avec ce pays dans le seul but d’endiguer le flux de migrants. Il a, notamment, critiqué l’aide fournie par l’UE et l’Italie aux garde-côtes libyens pour arrêter les migrants en mer et les renvoyer vers leurs côtes.

Le Haut-Commissaire a appelé la communauté internationale à cesser de fermer les yeux sur les horreurs endurées par les migrants en Libye et de prétendre que l’amélioration des conditions de détention permettra de régler le problème.

Rien ne dit que cet énième appel aura un impact sur la politique menée par l’UE…

Rappelons, en effet, qu’en septembre, la Commission européenne se félicitait de la baisse des traversées en Méditerranée, ajoutant que « les mesures mises en place avec les partenaires en Afrique pour améliorer la gestion des migrations le long de la route de la Méditerranée centrale commencent à porter leurs fruits »[3]. Certes les migrants meurent moins en méditerranée ; mais ils sont détenus dans des conditions indignes sur sa rive Sud, soumis à des traitements inhumains et bien souvent considérés comme de la marchandise.

D’après les chiffres des autorités libyennes cités par l’ONU, 19.900 personnes se trouvaient dans des centres fermés début novembre, contre environ 7.000 à la mi-septembre[4]… soit un quasi triplement du nombre de détenus en l’espace de deux mois.

Pour Claudy Siar, du Collectif contre l’esclavage en Libye, crée à la suite du reportage diffusé par CNN, l’Union européenne est « complice » de « crime contre l’humanité »[5].

Une politique européenne inefficace

La Haut-Commissaire a également pointé l’inaction de l’UE dans la lutte contre les abus subis par les migrants estimant que « les interventions croissantes de l’UE et de ses États membres n’ont jusqu’à présent pas servi à réduire le nombre d’abus subis par les migrants ».

En réaction aux reproches de l’ONU, la Commission européenne a fortement rappelé que sa priorité a toujours été « de sauver des vies » et sa position ferme pour la fermeture des centres de détention. A ce titre, la haute représentante, Federica Mogherini, a mis en avant la coopération de l’UE avec l’OIM et le HCR[6] : une coopération renforcée visant, dans un premier temps, à faciliter l’accès aux centres fermés, et à apporter une assistance de base aux migrants détenus en Libye.

En parallèle, l’UE déclare travailler à la création de voies alternatives (entendez « légales ») pour la réinstallation de réfugiés en Europe.

L’opération menée par le HCR ce mois-ci s’inscrit dans ce cadre. L’agence onusienne espère être en mesure d’effectuer plus d’évacuations « dans un proche avenir ». Pour l’heure, l’Agence onusienne a accepté de prendre en charge les réfugiés évacués au Niger en attendant que d’autres pays acceptent de les accueillir.

Dans un tel contexte, les réinstallations au départ de Libye resteront donc d’ampleur limitée tant que de nouvelles places n’auront pas été proposées par les États membres. Le HCR a manifestement mesuré l’ampleur de l’enjeu lorsque, en septembre, il a exhorté les États européens à accueillir au moins 40 000 réfugiés dispersés le long des routes migratoires qui mènent de l’Afrique vers les pays d’Europe[7].

Or si, en septembre dernier, la Commission a lancé un nouveau programme visant à réinstaller au moins 50 000 réfugiés[8], force est d’observer que, à ce jour, les engagements pris par les Etats (plus précisément 16 Etats) restent « bloqués » à 34 400 promesses de places… Sans oublier que ce chiffre ne concerne pas que les réfugiés présents en l’Afrique !

Lors du sommet des Nations unies, il y a maintenant an, un appel en direction des États membres pour accueillir 10% des réfugiés du monde s’était soldé par un semi-échec[9]. Le HCR réitère donc un appel plus ciblé en direction de l’UE, même s’il estime que « ces évacuations de réfugiés ne peuvent qu’être une partie d’efforts plus larges de construction de l’asile et de gestion des migrations pour faire face au mouvement complexe des migrants et des réfugiés qui se lancent dans des voyages périlleux à travers le désert du Sahara et la mer Méditerranée »[10].

Si, formellement, l’UE s’engagera évidemment dans la réinstallation d’un certain nombre de réfugiés, on peut craindre que cela ne signera guère sa volonté de ne plus utiliser tous les moyens politiques, financiers, voire militaires, pour maintenir au plus loin de ses frontières la grande majorité des personnes en besoin de protection internationale.

La façon dont elle décidera d’intervenir pour faire cesser l’enfer des réfugiés prisonniers de la Libye permettra de mesurer son niveau de conscience de sa responsabilité internationale. 


Pour aller plus loin :


[1] Commentaires de Vincent Cochetel, 11 novembre 2017- http://www.unhcr.org/fr/news/press/2017/11/5a0755b6a/commentaires-vincent-cochetel-envoye-special-hcr-situation-mediterranee.html

[2] « La France, l’UE et les réseaux criminels, main dans la main », Joanne Liu, Présidente internationale de MSF, 7 septembre 2017- https://www.msf.fr/actualite/articles/france-ue-et-reseaux-criminels-main-main

[3] Commission européennes, Communiqué de presse, 6 septembre 2017- http://europa.eu/rapid/press-release_IP-17-3091_fr.htm

[4] http://www.liberation.fr/planete/2017/11/14/migrants-l-onu-juge-inhumaine-la-cooperation-de-l-ue-avec-la-libye_1609964

[5], Franceinfo, Emission du 23 novembre – https://www.francetvinfo.fr/monde/europe/migrants/marche-aux-esclaves-en-libye-l-ue-est-complice-de-crime-contre-l-humanite-selon-le-collectif-contre-lesclavage-en-libye_2481271.html

[6] https://eeas.europa.eu/delegations/libya_en

[7] Situation en Méditerranée centrale : le HCR demande 40 000 places de réinstallation supplémentaires

http://www.unhcr.org/fr/news/press/2017/9/59b7744ea/situation-mediterranee-centrale-hcr-demande-40-000-places-reinstallation.html

[8] Commission européenne, Communiqué de presse, 15 novembre 2017- http://europa.eu/rapid/press-release_IP-17-4484_fr.htm

[9] « Sommet des Nations Unies sur la « crise » migratoire », AEDH, Newsletter 29 septembre 2016

– http://www.aedh.eu/Sommet-des-Nations-Unies-sur-la.html

[10] Central Mediterranean situation : UNHCR calls for an additional 40,000 resettlement places–  http://www.unhcr.org/fr/news/press/2017/9/59b7744ea/situation-mediterranee-centrale-hcr-demande-40-000-places-reinstallation.html

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