Le chaos en Grèce : syndrome des politiques de l’UE

28 avril 2016 - Que ceux qui s’y retrouvent dans la succession de déclarations, propositions, décisions concernant la politique de migration et d’asile européenne, lèvent la main ! Plus chaotique, moins cohérente… c’est difficile ! Sauf à considérer qu’abandonner des milliers de personnes dans un no man’s land juridique est la solution qui doit être durablement offerte aux personnes en recherche de protection.

En Grèce, pays où se concentrent dorénavant tous les enjeux européens en matière migratoire, les migrants sont en effet bloqués dans des conditions déplorables, dans des centres « ouverts » pour les uns, « fermés » pour d’autres, … parfois même nulle part, si ce n’est à proximité d’une frontière terrestre obstinément close.

L’accord indigne passé entre l’UE et la Turquie était censé régler une partie des problèmes ( ! ). En fait, il en a rajouté de nouveaux en suscitant une explosion de demande d’asile que les autorités nationales ne parviennent pas à gérer. Les autres États membres devaient lui apporter leur concours ? Ils sont manifestement plus prompts à déléguer des policiers pour assurer le retour des « indésirables » qu’à tenir leurs engagements sur « la relocalisation » des réfugiés[1] . Et la situation ne semble pas près de s’améliorer…

 

Ø 46 000 migrants oubliés en Grèce depuis l’accord avec la Turquie

Depuis le 7 mars, la route des Balkans est définitivement fermée et les migrants ne peuvent désormais plus traverser la frontière entre la Grèce et l’ex-République Yougoslave de Macédoine, où s’entassent désormais plus de 10000 migrants désespérés à Idomeni. Ces migrants campent dans des conditions déplorables, alors que la police Macédonienne a commencé à les repousser violemment avec du gaz lacrymogène, violence critiquée par de nombreuses organisations et le Haut-Commissariat aux Réfugiés des Nations Unies (HCR). Face à cette situation humanitaire grave, les autorités grecques ont appelé les migrants à quitter ces lieux insalubres pour des camps officiels nationaux, dont les capacités d’accueil restent encore à prouver...

Le cas des migrants à Idomeni est symptomatique du chaos actuel et représente de manière paroxystique la situation des 46000 autres migrants « oubliés » en Grèce. Alors que les politiques et les médias ont les yeux rivés sur l’accord honteux entre l’UE et la Turquie, dont la mise en œuvre a commencé le 4 avril dernier, plusieurs organisations ont commencé à rappeler la présence de ces 46000 migrants arrivés en Grèce avant le 20 mars et donc non-concernés par l’accord, qui sont toujours présents sur le territoire et se retrouvent perdus dans cette situation cacophonique. Ceux-ci doivent par ailleurs se débrouiller sans l’aide de la Grèce puisque les conditions et capacités d’accueil y sont toujours déplorables et insuffisantes pour héberger les migrants irréguliers et surtout les demandeurs d’asile.

 

Ø Un système de relocalisation inutilisé

En plus de ces conditions nationales déplorables, ce chaos grec est également entretenu par le manque de solidarité des autres Etats membres qui ne respectent pas leurs engagements en matière de relocalisation. Selon les chiffres communiqués par la Commission (15 avril 2016), seuls 14 Etats membres ont opéré quelques 646 relocalisations depuis la Grèce sur les 66 400 prévues (moins d’1% !). Ce chiffre dérisoire souligne la mauvaise volonté des Etats membres pour agir de manière solidaire et aider la Grèce à désengorger ses structures d’accueil.

Ce système de relocalisation n’a d’ailleurs guère plus de succès auprès des migrants arrivés avant le 20 mars. Comme en témoignent plusieurs rapports d’ONG[2], mal ou peu informées, ces personnes se montrent méfiantes (voir le document en référence[3]). Il est vrai qu’après avoir attendu longtemps de voir leur dossier traité, il leur est soudain annoncé qu’elles peuvent être « relocalisées » dans un autre État membre, mais à la condition expresse d’avoir présenté une demande d’asile en Grèce et donné leurs empreintes digitales.

La « mauvaise réputation » de la Grèce auprès des réfugiés n’est évidemment pas un argument stimulant pour lever leurs doutes ; quant au relevé des empreintes digitales, dans l’esprit de tous les migrants parvenus en Europe, il reste synonyme de « renvoi Dublin » et donc de la crainte d’une perspective de retour dans ce pays.

Ceci, associé au fait que ces personnes ne peuvent souvent pas choisir comme futur pays d’accueil celui où certains de leurs proches se trouvent déjà, et que la procédure est très longue, explique aisément leurs réticences.

Ø Tensions aggravées sur le système d’asile, suite à l’accord avec la Turquie

Depuis plusieurs années, le système d’asile Grec est connu pour ses dysfonctionnements – parfois graves – et l’absence de capacité d’intégration des réfugiés.

C’est ainsi que, s’appuyant sur un arrêt de la Cour Européenne des Droits de l’Homme, de 2011[4], plusieurs États membres ont décidé de suspendre les renvois de demandeurs d’asile vers ce pays. Les conditions de détention des demandeurs d’asile, mais aussi leurs conditions d’accueil, étaient jugées « inacceptables », inhumaines et dégradantes. Depuis, un programme d’appui a été mis en œuvre par EASO ; il en est à sa 4e édition[5].

Quant au taux de reconnaissance du statut de réfugié, il figure depuis longtemps parmi les plus faibles de l’UE : 15% en 2014, année faste pourtant ; mais il est plus souvent en dessous de la barre des 10 % (6% en 2011, par exemple).

En conséquence assez logique, la Grèce est un pays enregistrant fort peu de demandes d’asile ! Les migrants y arrivaient pour y transiter, non pas pour y trouver protection. Les chiffres d’Eurostat pour l’année 2015, témoignent de cette situation : 11 370 demandes[6]  ; autant que pour la Pologne mais deux fois moins que pour la Bulgarie. Alors que le nombre d’arrivées sur ce territoire avoisinait le million, il a enregistré moins de 1% de l’ensemble des demandes déposées dans l’UE

On mesure le changement imposé par l’accord avec la Turquie : voici désormais les migrants contraints de déposer une demande officielle d’asile pour éviter à tout prix un retour en Turquie. En résulte un chaos sans précédent auquel l’administration nationale n’était pas préparée - mais que nombre d’organisations avaient pourtant prédit…

Les autorités grecques et le système d’asile sont donc complètement dépassées devant l’explosion des demandes d’asile des migrants arrivés « après le 20 mars » pour bénéficier du programme de relocalisations, et les renvois de réfugiés syriens vers la Turquie n’ont donc (heureusement) pas vraiment pu commencer.

Le gouvernement a, en outre, dû adopter le 3 avril un texte législatif, dans une précipitation sans précédent. Pour pouvoir y renvoyer des réfugiés, il lui fallait, en effet, donner une base légale à la qualification de la Turquie comme « pays tiers sûr » et « premier pays d’asile » et utiliser des procédures accélérées pour l’examen des demandes en provenant – y compris les procédures d’appel.

Quant aux hotspots, censés servir de vestiaire à la relocalisation, ils se sont transformés en centres de détention, suscitant les protestations du HCR et des ONG qui ne peuvent plus y officier.

De nombreuses organisations, telles Human Rights Watch, dénoncent ainsi la détention automatique et arbitraire à Chios, Moria ou Lesbos des migrants, dont de nombreuses femmes et enfants, dans des camps gardés par la police où ils n’ont pas d’accès réel aux soins, à une aide juridique, et vivent dans des conditions d’hygiène déplorables.

 

Ø Et pendant ce temps, la Commission se félicite des premiers effets de « l’accord de la honte »

Un mois jour pour jour après la date décidée pour la mise en œuvre de l’accord « 1 pour 1 », la Commission en a publié un bilan. Elle y chiffre les retours assurés vers la Turquie à compter du 4 avril (325), les personnels déployés pour les assurer (318 agents d’escorte et 21 experts en réadmission) et, par la voix de Frans Timmermans, premier vice-président de la Commission, elle observe avec satisfaction que « le message selon lequel le recours aux passeurs est un mauvais choix commence à être entendu », le nombre d’arrivées irrégulières ayant nettement diminué[7]. Le fait que, pendant ce temps, d’autres voies de passage aient été mises en œuvre, via la méditerranée centrale et l’Italie, n’est pas jugé important…

La Commission confirme que, au titre de la coopération engagée entre la Turquie et la Grèce, 25 officiers de liaison turcs ont été déployés dans les centres de crise grecs et 5 officiers de liaison grecs aux points d’arrivée en Turquie.

S’agissant de l’autre versant de l’accord, 103 réinstallations de personnes en provenance de Turquie se sont déroulé les 4 et 5 avril.

Enfin, le volet financier concernant la facilité en faveur des réfugiés en Turquie progresse : le milliard d’euros provenant du budget de l’UE est actuellement complété par les contributions de 16 États membres de l’UE, pour un montant de 1,61 milliard d’euros sur les 2 milliards promis pour 2016-2017.

En conclusion, la Commission appelle aussi les EM à envoyer des renforts et à soutenir la Grèce, et demande à la Turquie "des efforts" dans son soutien aux personnes en besoin de protection internationale.

Le prochain rapport sera publié début juin.

 

Pour aller plus loin :

¨ Communication de la Commission au Parlement Européen, au Conseil de l’Union et au Conseil : « First Report on the progress made in the implementation of the EU-Turkey Statement »  ; Bruxelles, 20 Avril 2016.

 

 

 



[2] Amnesty International : « Trapped in Greece  » ; (Avril 2016)

France Terre d’Asile : « Aux portes de l’Europe » (Février 2016)

AIDA : Greece Country report (Septembre 2015)

[6] Voir la Newsletter de l’AEDH N° 283 (février-mars 2016)

[7] Communiqué de presse de la Commission européenne : «  Gérer la crise des réfugiés : la Commission publie un rapport sur la mise en œuvre de la déclaration UE-Turquie » ; Bruxelles, le 20 avril 2016

 

 

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