La nouvelle opération européenne Frontex Plus/Triton : une opération aux objectifs distincts de l’opération italienne Mare Nostrum et aux moyens plus limités

 Le 18 octobre 2013, les autorités italiennes ont lancé l’opération Mare Nostrum afin de faire face à l’urgence humanitaire dans le canal de Sicile. Cette décision faisait suite au tragique naufrage du 3 octobre 2013, au large de Lampedusa, au cours duquel 368 personnes migrantes ont trouvé la mort1. Une double mission a été assignée à l’opération Mare Nostrum :

  • Identifier les embarcations risquant de chavirer, secourir les migrants s’y trouvant et les conduire en Sicile.
  • Traduire en justice les passeurs. Cette opération humanitaire associe la marine, l’armée de terre, l’armée de l’air, la police, les garde-côtes et les douanes italiennes, ainsi que le personnel du corps militaire de la Croix rouge italienne. D’importants moyens humains et matériels ont été mis à sa disposition, y compris un millier de personnes, six unités navales, des hélicoptères équipés d’infrarouges, des avions de patrouille maritime, des drones et un important système de radars côtiers2.

Avec environ 113 000 personnes migrantes secourues depuis le début de l’opération3, Mare Nostrum est incontestablement un succès du point de vue des vies sauvées. Elle a également permis d’arrêter environ 500 passeurs4. Les détracteurs de l’opération considèrent cependant qu’elle a eu un effet d’appel d’air, c’est-à-dire que le nombre de migrants irréguliers arrivant par la mer Méditerranée a augmenté, les migrants estimant la traversée moins risquée qu’auparavant puisqu’ils espèrent être sauvés par Mare Nostrum.

Cependant, il convient de relever que l’augmentation du nombre de migrants est essentiellement due à la situation internationale et en particulier à l’aggravation des crises dans les pays d’origine et de transit5 tels que l’Irak, l’Erythrée, la Libye, la Palestine ou encore la Syrie. Ainsi, la grande majorité des personnes secourues étaient susceptibles de pouvoir bénéficier de la protection internationale6. Cependant, alors que le coût de l’opération était initialement estimé à 1,5 Mio d’euros par mois, le coût réel de Mare Nostrum a atteint les 9 Mio d’euros par mois7. En conséquence, le gouvernement italien estime ne pas pouvoir la prolonger sur le long terme, et a demandé à l’Union européenne de prendre le relai.

Le 27 août 2014, suite à une réunion avec le Ministre de l’Intérieur italien Angelino Alfano, Mme Cecilia Malmström, Commissaire européenne aux affaires intérieures au sein de la Commission Barroso, a annoncé la création d’une opération « Frontex Plus », qui devrait être mise en place d’ici fin novembre 2014 et s’appuierait sur la fusion et le perfectionnement des deux opérations en cours de Frontex, Hermes et Aeneas8. Il faut noter que l’opération Frontex Plus, depuis rebaptisée « Triton », sera plus limitée que Mare Nostrum et ne s’y substituera pas9. En effet, Frontex estime ne pas disposer des ressources nécessaires pour mener une opération d’une telle ampleur, et les États membres ont été appelés à contribuer à l’opération. Le budget annuel de Frontex est d’environ 89 197 000 euros, dont 55 254 000 euros alloués aux activités opérationnelles10 ; un abondement de réserve de 20 Mio d’euros a été voté au titre du budget 2015 afin de permettre à l’Agence de faire face à d’éventuelles situations de crise.

On voit ainsi que, même si l’ensemble du budget opérationnel de Frontex était alloué à l’opération Triton, celle-ci ne disposerait que d’environ 4,6 Mio d’euros par mois, soit près de deux fois moins que le coût de l’opération italienne Mare Nostrum. Or Gil Arias-Fernández, directeur exécutif adjoint de Frontex, a laissé entendre que les ressources allouées à Triton devraient se situer aux alentours de 3 Mio d’euros par mois11. Dans cette configuration, Triton verrait son champ d’intervention limité aux eaux territoriales européennes, alors que Mare Nostrum étendait son action jusque dans les eaux internationales. En outre, le mandat de Frontex étant de surveiller les frontières, la mission première de Triton sera le contrôle des frontières et non le sauvetage en mer.

Certains estiment que les missions de surveillance pourront parfois permettre une assistance aux migrants en mer, avec toutefois une limite : les navires de patrouille utilisés par Frontex n’ont pas des capacités aussi importantes que les unités navales de Mare Nostrum12

Les perspectives de poursuivre, à défaut d’accroître, le sauvetage en mer restent donc très incertaines.

 

Sources :

Agence des Nations Unies pour les réfugiés (UNHCR), En mission de sauvetage avec la marine italienne en haute mer, 21 mars 2014

2 Site internet de la Marine italienne, Mare Nostrum (en italien ou en anglais)

3 UNHCR, Update on UNHCR’s operations in Europe, 17 septembre 2014

4 ANSA, Alfano hails human trafficker arrests, 29 août 2014 :

5 Organisation internationale pour les migrations (OIM), Les décès de migrants dans la Méditerranée se multiplient cet été, 27 août 2014

6 Conseil européen pour les réfugiés et exilés et Conseil italien pour les réfugiés (ECRE), National Country Report : Italy, Base de données sur l’asile (AIDA), 2014

7 Sarah Diffalah, Le décompte macabre des migrants jamais arrivés sur le sol européen, Le Nouvel Observateur, 17 septembre 2014

8 Commissaire Cecilia Malmström, Statement by Commissioner Malmström after the meeting with Italian Interior Minister Alfano, 27 août 2014

9 Commissaire Cecilia Malmström, Échange de vues avec Cecilia Malmström, membre de la Commission en charge des affaires intérieures, LIBE/8/00913, 3 septembre 2014

10 Frontex, Reg. No 1899/05/02.2014, Frontex’ Programme of Work 2014

11 Gil Arias Fernández, Activités de Frontex en Méditerranée : Exposé de Gil Arias Fernández, directeur exécutif adjoint de Frontex, LIBE/8/01027, 4 septembre 2014

12 Id.

 

Pour plus d’informations sur les décès de migrants en Méditerranée et dans le reste du monde, lire le rapport(en anglais uniquement) sur les décès de migrants aux frontières publié par l’Organisation internationale pour les migrations (OIM) et intitulé Fatal Journeys : Tracking Lives Lost During Migration. Il y apparaît que 22 394 personnes migrantes ont perdu la vie aux frontières externes de l’Europe entre 1996 et 2014, et que 3 072 décès de migrants ont été répertoriés en Méditerranée de janvier à septembre 2014.

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